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14/04/2014

Moi, Auguste, génie, empereur, inventeur

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Voici deux-mille ans mourait un des plus grands empereurs romains et un des plus fameux hommes d'Etat de l'histoire. Précurseur de génie, nous sommes encore aujourd'hui les héritiers d'Auguste. Une expo lui est dédiée à Paris.

Comment a-t-il fait Auguste (63 av. J.-C. à 14 apr. J.-C.) pour apaiser un empire, pour couvrir Rome de marbre, pour la convertir à la paix, au progrès, à l'optimisme ? Comment a-t-il fait pour s'assurer le pouvoir, le respect, l'adoration, et nous abreuver, aujourd'hui encore, de son talent ?

Fils adoptif et successeur de César, il a construit et reconstruit, administré son empire avec talent, développé d'importants réseaux commerciaux, terrassé son rival Marc-Antoine, agi avec souplesse pour faire du Sénat son allié et, par l'art, la littérature, l'architecture ou l'urbanisme, instauré à Rome un nouvel âge d'or. Mais mieux encore nous explique en substance Marco Cavalieri (1), professeur en archéologie à l'UCL, il a fait croire. Il a fait croire... et sans doute a-t-il par là souligné l'indispensable génie dont devra se doter tout tyran qui se respecte : la mise en scène du pouvoir.

"Auguste a initié un pouvoir personnel très fort et a mis en place un art qui permettait de l'exprimer et de lui donner une réelle identité formelle", nous explique le professeur, commentant une exposition qui se tient actuellement à Paris autour de l'empereur (2).

Était-ce le premier à mettre en place une telle politique artistique, urbanistique, littéraire apte à rendre témoignage de son pouvoir ?

Pas exactement le premier, mais il codifie un système de transmission d'une idéologie, et surtout, il a le temps et l'intelligence de ne pas devoir imposer son message, mais simplement de le rendre compréhensible à travers les arts, la politique, l'image, la loi. D'autres avant lui l'avaient fait (Sylla, César...), mais Auguste va plus loin en faisant en sorte que les Romains veulent adhérer à son idéologie plutôt que s'y opposer. Pour cela, il met en place un art et un style qui se conjuguent aussi bien dans les fresques que sur les pièces de monnaie ou encore dans la poésie. Il parvient à toucher toutes les strates de la société, et s'entoure d'éminences grises et de savants conseillers qui créeront autour de lui une aura impériale. Horace, Tibulle, Virgile sont quelques-uns de ces grands poètes qui participeront à sa gloire.

Auprès de tous et par tous les moyens, il se fait donc passer pour le grand pacificateur de l'empire...

Avec une sorte d'inspiration divine qui l'identifie à un nouveau Romulus, à celui qui va refonder Rome sous l'égide de la paix et de la prospérité. Ce qu'il est arrivé à faire passer par la propagande, c'est que son règne de 40 ans fut un règne de paix. Pourtant, il n'a cessé de faire la guerre aux confins de l'empire pour défendre ses terres. Mais pour les Romains cette guerre est lointaine et la Cité éternelle n'a plus à se défendre. On associe Auguste à la prospérité, à la richesse, à la paix ; et avec cela, en bon tyran, il fait ce qu'il veut.

Une telle propagande semble avoir inspiré de nombreuses dictatures, mais sans doute plus encore la publicité.

Oui, c'est vraiment de la publicité. Dans l'art augustéen il y a peu de messages, les images sont souvent les mêmes, mais elles sont répétées avec insistance. De plus, ces quelques images régulières, tout le monde quel qu'il soit peut arriver à les comprendre et à les associer au règne de l'empereur. Auguste est sans aucun doute le premier qui fonde une politique de la propagande à travers l'image. Avant lui il faut remonter à Périclès, mais nous sommes cinq siècles auparavant et en Grèce. Le contexte et les incidences ne sont pas du tout les mêmes.

Il va jusqu'à changer la mentalité de l'époque ?

Avec cette propagande qu'il accompagne d'un projet urbanistique d'envergure pour la ville de Rome, il rend aux Romains espoir et optimisme. En ce sens il change réellement la mentalité de l'époque qui associait la succession des générations à une dégénérescence inévitable. Avec lui les Romains se considèrent à nouveau comme le centre d'un monde habité qu'ils contrôlent absolument. Ce n'est évidemment pas vrai, mais la propagande augustéenne, en cela typique de toute tyrannie, transforme à sa guise la réalité.

L'exposition accorde une grande place à l'image d'Auguste et à ses portraits, réalistes dans un premier temps, divinisés ensuite. Les empereurs romains pouvaient-ils se servir de la religion pour assoir leur pouvoir ? Pouvaient-ils toucher aux mythes, les redéfinir, ou ceux-ci étaient-ils justement intouchables ?

On peut y toucher. Dans ce cadre les portraits d'Auguste sont le reflet de sa politique. À 18 ans c'est un guerrier qui impose sa volonté. Plus tard il se présente comme un empereur pacifique et atemporel. Il a compris à quel point les Romains craignent les dictateurs absolus qui se moquent des lois. Auguste saura toujours garder une apparence républicaine en s'affirmant comme un prince dans les faits.

Ensuite, il fera d'Apollon sa divinité protectrice, allant même jusqu'à construire sa demeure aux côtés du temple de ce dernier. L'illusion est parfaite : assimilé au culte d'Apollon, Auguste devient une personne sacrée et donc intouchable. C'est la première fois dans l'Occident qu'une telle association s'opère, et elle marche tellement bien qu'en France elle ne disparaitra qu'avec Philippe d'Orléans appelé non plus roi de France, mais roi des Français.

Sa postérité est donc immense.

Oui, avec plus ou moins de réussite beaucoup l'imiteront. Mais au-delà de son système, Auguste reste une figure majeure durant des siècles. Pour les chrétiens du Moyen Âge par exemple, c'est un homme de la providence qui annonce le messie : c'est lui qui en unifiant la terre a permis au message chrétien de se répandre facilement.

Bosco d'Otreppe à Rome

(1) Apprendre in itinere, sur le terrain et en voyageant, tel est le projet de Marco Cavalieri qui souhaite voir ses étudiants combiner les exigences scientifiques de l'archéologie avec le contact de la réalité. Ce fut le cas à Rome en novembre dernier, et l'occasion pour les jeunes étudiants d'inaugurer sur site de nouvelles méthodologies d'apprentissages de l'archéologie, moins théoriques et plus proches du monde extra-universitaire. « C'est dans ce cadre que l'on se rend compte de toute l'importance et de toute la valeur ajoutée de l'archéologie par rapport à l'indispensable science historique nous explique Marco Cavalieri. Prenez par exemple des empereurs tels que Néron ou Caligula, restés dans la postérité comme étant fous et déséquilibrés. Si l'on ne se fie qu'aux sources littéraires et historiques, on ne peut en effet arriver à d'autres conclusions. Mais ces sources littéraires sont sénatoriales justement, et donc issues d'un milieu politiquement hostile à ces empereurs. Sur le terrain, l'archéologie nous permet de nuancer de tels jugements. On se rend compte que loin d'être fous, ces empereurs étaient très cultivés et surtout avaient une autre conception de la politique (plus orientale) que celle portée par le sénat. »

Si le professeur souhaite voir l'UCL soutenir de telles initiatives, l'apport d'un tel séjour pour des étudiants entourés par plusieurs doctorants semble indéniable afin qu'ils puissent appréhender leurs études dans leur dimension universitaire, au sens propre comme au sens figuré.

 

(2) Moi, Auguste, empereur de Rome. Au Grand Palais à Paris jusqu'au 13 juillet, cette exposition propose un parcours au travers du règne d'Auguste à l'aide de 357 pièces pour la plupart exceptionnelles. Ces statues, portraits, bibelots, mobiliers, bijoux, cuirasses, bas reliefs... permettent de mieux comprendre la politique augustéenne et l'âge d'or qu'il a permis à Rome d'atteindre.