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24/11/2013

L'art nous appartient aussi

Wunderkammer%20Roma.jpgExposée à l'Academia Belgica, une étonnante exposition nous invite à nous rapprocher de l'art contemporain, des œuvres, de nos souvenirs et de notre imagination.


« Tu n'es pas complètement fichu, tant qu'il te reste une bonne histoire, et quelqu'un à qui la raconter. » Alessandro Baricco, Novecento : pianiste. Un monologue.

 

Des papillons de guerre terrassés par des lobbies pacifistes ; la souris de votre enfance, de votre oreiller, de vos dents de lait ; des crânes, souvenirs ultimes et traces irrévocables de l'existence passée de super-héros ; des jardins de nains auxquels tente de rendre leur existence le Front de libération des nains de jardin ; le terrible Croque-Mitaine ; d'élégantes et farouches femmes des bois ; des morceaux râpés de cornes de licornes ; des restes retrouvés figés dans le sable et la chaleur du Chili de mythes oubliés, de dieux abandonnés, de princes foudroyés, de plusieurs rois d'Atlantide et même (oui même) d'Elvis, de Noé, de Merlin et du créateur des statues de l'ile de Pâques. [1]

Tout cela rassemblé devant vos yeux par la grâce d'autant d'objets, de photographies, de gravures, de traces tangibles et de preuves certaines d'un monde encore inexploré. Ces objets, c'est la Wunderkammer qui vous les offre entièrement (vous allez comprendre), et qui par là réveille en vous le creuset de votre imagination (vous allez comprendre aussi). La Wunderkammer, c'est un cabinet des merveilles ou cabinet des curiosités, qui a tracé son chemin de Bruxelles à Venise pour s'exposer quelques mois à Rome, avant de partir pour Hong Kong. « Un cabinet de curiosités contemporain » précisera son curateur Antonio Nardone. « Car la tradition de ces collections remonte aux apothicaires du 16e siècle. À l'époque, en Europe, sur les ports et les grandes places, règne une véritable frénésie. Tous les jours arrivent des récits et des informations sur de nouvelles iles, de nouvelles peuplades découvertes. On nous raconte l'exploration de l'embouchure d'un grand fleuve, du col d'une infranchissable montagne, et par les cales des bateaux arrivent des quatre horizons des objets insoupçonnés. Sans recherches scientifiques réelles, quelques apothicaires puis quelques princes et quelques bourgeois se mettent alors à collectionner ces objets témoins des trois règnes : le monde animal, végétal et minéral. » Passionnés, ils rassemblent tout cela dans des cabinets privés qui ressemblent à de véritables capharnaüms. « Mais mieux encore, continue Antonio Nardone, ils les font visiter à leurs amis, et, fascinés par l'étrangeté de ces objets, les entourent d'histoires exotiques. C'est ainsi que telle fiole de parfum a été achetée sur un marché à un moussaillon qui l'aurait volée à Samarcande sur un bateau revenant d'une ile lointaine. C'est ainsi que tel fémur démesuré devient la preuve de l'existence des géants. »

Terrassées par la rigueur scientifique des temps modernes qui préférèrent classer que relier par l'imagination des réalités lointaines, ces chambres de curiosités se sont retranchées dans les souvenirs des hommes attachés à l'étrange, à l'inédit, « aux traditions merveilleuses et magiques ».

Antonio Nardone a voulu les ressusciter, mais en traitant cette fois des liens « qui unissent nature et création ». Il est donc parti fouiller dans les ateliers d'une bonne vingtaine d'artistes (principalement belges), pour en récupérer des œuvres très originales et très esthétiques, réaliser une expo au ton et à l'atmosphère enchanteurs, et surtout nous rapprocher de l'art avec brio, raviver la flamme de l'imagination et l'enthousiasme de la curiosité. Nous l'avons rencontré sur les hauteurs de Rome, autour d'un café matinal, dans les travées de l'Academia Belgica, où se réveillait doucement l'exposition inaugurée la veille.

Cette exposition nous invite à l'exotisme, au voyage, mais aussi à la curiosité et à l'imagination. Aux ferments de l'art finalement ?

Ce qui rassemble un chercheur en physique nucléaire et un peintre romantique c'est la passion pour la découverte. L'un comme l'autre, il cherchent, ils travaillent, ils persévèrent, ils tombent peut-être sur de l'imprévu, puis ils osent proposer autre chose. L'artiste, son boulot, c'est de porter sur le monde un regard différent, qui lui est propre, pour nous offrir un nouveau rapport au monde. Ici, je présente des objets sortis de leurs contextes, et les expose de manière non traditionnelle : je les accumule comme un trésor. À leur côté, nous avons placé une étiquette technique avec la date, l'artiste... sauf que l'histoire qui les accompagne est tout à fait imaginaire. Et comme c'est l'art qui nous permet d'imaginer, chaque visiteur est invité à se créer sa propre histoire. Donc oui, la grille de lecture de cette exposition est l'histoire, le rêve, le voyage plutôt qu'une explication métaphysique d’œuvres d'art contemporaines.

Photo Charles Bossu

Représenter l'art avec cette clé de lecture cela correspondait-il à un besoin ?

Sans doute, car cela fait trente ans que l'art contemporain est présenté comme quelque chose de très aseptisé, avec des textes explicatifs incompréhensibles. Moins il y a d'art d'ailleurs, plus il y a de texte, et plus ce texte est volontairement compliqué.

Cela voudrait-il dire que l'art est quelque chose que l'on doit ressentir spontanément ?

Oui et non, il ne faut pas forcément une explication, mais bien des clés de lecture, car l'art se lit. La Joconde, si on demande à un enfant de la décrire il dira que c'est une madame qui ressemble à un mec, qui a un manteau et qui sourit. Par contre un spécialiste pourra nous remettre le tableau en perspective, dans le contexte artistique de l'époque en nous parlant de la technique du sfumato, et nous aurons sur l’œuvre un regard ben différent. L'art contemporain bien souvent ne nous offre pas toutes ces clés de lecture, il n'est pas remis dans un contexte social par exemple, qui nous permettrait de mieux l'appréhender.

On reste dans le conceptuel pur et on dissocie le spectateur de l’œuvre ?

Oui, et c'est triste pour l'artiste qui veut faire passer un message ou raconter quelque chose. L'exposition ici ne veut pas critiquer l'art contemporain, mais elle veut en donner une nouvelle clé de lecture qui invite au voyage, à un parcours initiatique personnel.

Photo Charles Bossu

Vous proposez donc à chacun une réappropriation de l'art ?

Oui, et le fait que le spectateur est invité à réinventer l'histoire de l'art est une des premières clés de lecture. Après, si vous êtes touché par une œuvre en particulier, vous pourrez prendre des renseignements sur l’œuvre, sur l'artiste, et découvrir d'autres clés. La Wunderkammer a pour seule prétention d'être une porte d'accès vers l'art contemporain.

> Bosco d'Otreppe, à Rome

[1] Paragraphe librement inspiré des textes de Thierry Fiorilli qui jalonnent l'exposition.

 

18/06/2013

Les 100 jours du pape François

 ... et l'été des Carnets du Vatican

Et voici que Francesco a passé le cap des 100 jours sous un soleil tonitruant et à grande vitesse. Le pape en effet n'arrête pas. Si contrairement à Benoit XVI, il ne fut jamais connu pour sa plume, on le découvre par son verbe généreux. Tous les jours il livre une homélie et dessine point par point ce qui sera son Église : une Église ouverte aux horizons les plus lointains, une Église pauvre peuplée de « chrétiens révolutionnaires ». Depuis 100 jours le pape insiste plus sur Dieu, un Dieu miséricordieux et aimant, que sur ce qu'interdit la doctrine ecclésiale. Pape peu organisé (c'est lui que le dit), mais qui semble savoir ce qu'il veut, il s'entoure et envisage une réorganisation « radicale et profonde » de l'Église institutionnelle. Ce sera vraisemblablement pour l'automne.

En attendant, il appelle les chrétiens à se mobiliser concrètement dans leur vie quotidienne, et se prépare quant à lui pour son baptême du feu : les Journées mondiales de la Jeunesse qui rassembleront d'ici un mois plus d'un million de jeunes sur les plages de Rio.

Là aussi, l'accueil devrait être tonitruant. Bonne nouvelle, Les Carnets du Vatican, armés d'une caméra, d'un appareil photo, d'un stylo et d'un calepin s’engouffreront dans les valises des jeunes Belges qui rejoindront le Brésil dès le 11 juillet. Reportages, témoignages, cartes postales et analyses, les Carnets se préparent et vous feront vivre ces JMJ en direct.

L'été ne s'arrêtera pas là, puisqu'une vaste enquête sur la nouvelle évangélisation sortira sous peu. Comment, pourquoi, avec qui l'Église compte vous reconquérir vous et vos voisins européens ? Les Carnets du Vatican vous diront tout.

15:53 Publié dans Italie, Journalisme, Rédaction, Rome | Tags : pape, rome, vatican, jmj | Lien permanent | Commentaires (0) | | |

27/04/2013

L'Italie a un gouvernement. Et demain ?

b60fa_6050bde073a71c136e1ba86723c13072-004--473x264.jpgLe futur "premier", Enrico Letta, a rassemblé 21 ministres autour de lui et formé son gouvernement. "Une orgie digne des meilleurs bunga bunga"?

Ça y est, ils l'ont ! Après deux mois de négociations, de dissensions et de noms d'oiseaux, les Italiens tiennent leur gouvernement.

Engagé comme formateur par le président Giorgio Napolitano, Enrico Letta, numéro deux du Parti démocrate (le centre gauche local) a su rassembler autour de lui 21 ministres issus de la gauche, du centre et de la droite italienne. C'est un exploit pour ce jeune, mais déjà expérimenté politicien de 42 ans. Petit rappel des faits.

Une salade à l'italienne

Depuis 2011, l'Italie était dirigée par un gouvernement de technocrates (indépendants à l'époque de tout parti), mené par Mario Monti, et chargé de décliner le mot rigueur pour remettre l'Italie sur les voies d'une économie saine, et amoindrir un maximum l'ampleur de sa dette. C'est ce qu'il fit non sans grands sacrifices, et avec plus ou moins de succès.

Cependant, si les Italiens accusèrent l'austérité imposée avec philosophie durant la législature, ils ne manquèrent pas de sanctionner leurs politiciens lors des élections de février dernier.

Emmené par l'hésitant Bersani, le Parti démocrate pourtant grand favori quelques mois auparavant, ne put récolter qu'une courte majorité à la chambre, mais n'y parvint pas au sénat. Dans un pays où le bicamérisme est parfait, il se devait donc de se trouver un partenaire, et la chose ne fut pas aisée.

À ses côtés, en effet, la coalition centriste qu'avait rejoint Monti n'avait réalisé qu'un piètre 10,5%. En face, les ennemis de toujours, le Parti de la liberté de Silvio Berlusconi, pourtant au fin fond du trou encore quelques semaines avant les élections, avait réalisé une remontée historique durant la campagne pour arracher 29% des voix. Et pour arroser cette salade politique, le Mouvement 5 étoiles, les équipes du trublion mais puissant Beppe Grillo (un ancien comique recyclé dans le populisme et bien incapable de prendre ses responsabilités), avait rassemblé autour de lui un quart des électeurs.

Ces différentes factions se détestant amèrement, la tâche du PD, déchiré de l'intérieur, n'était pas facile et se couronnait, depuis des semaines, par des dissensions, des paralysies et des impasses inextricables.

Réélu pour un deuxième mandat en tant que président, Giorgio Napolitano (87 ans tout de même), insista avec autorité lundi passé pour que ses collègues retrouvent le chemin de l'union nationale, et de la crédibilité internationale.

Berlusconi a gagné, mais rien n'est gagné

Il faut croire qu'il a été entendu. Il n'aura fallu que quelques jours à Enrico Letta pour accorder (plus ou moins) les violons de la gauche et de la droite.

Mais ce samedi, rien n'est gagné pour autant. Le contestataire Beppe Grillo aura beau jeu de se moquer de cette union contre nature, de cette trahison de deux partis qui n'ont pas arrêté de se disputer depuis des années (il a déjà qualifié cette union d'« orgie digne du meilleur des bunga bunga »). Rien ne nous prouve non plus que la sauce prendra face aux réformes importantes qui attendent la République. Et à gauche, le Parti démocrate va devoir gérer sa crédibilité et ses troupes, pour la plupart furieuses de cette alliance.

Finalement, il n'y a que chez Berlusconi que l'on rit. Tiraillé par des ennuis judiciaires à répétition, on croyait le Cavaliere perdu pour la politique.

Grâce à une campagne d'une efficacité redoutable, il a su, ce samedi, placer les siens à des postes clés (ministère de l'Intérieur, direction de la Banque centrale, Affaires étrangères, Économie...).

Contre nature peut-être, ce gouvernement était le « seul possible » a répété le Président Napolitano visiblement soulagé. Mais pour que le peuple le soit autant, il faudra que les 22 ministres croient fermement en leur capacité de réaliser des réformes utiles, a souligné l'éditorialiste du Corriere della serra. Le gouvernement est jeune, mais « ne pourra se contenter d'être un gouvernement de série B ». « Il a le devoir d'être ambitieux » insiste encore le journaliste.

Enrico Letta aura du travail, mais un travail indispensable pour la survie des siens.

Bosco d'Otreppe, à Rome

 

 

Trois défis du gouvernement italien

Trouver de l'argent. Eh oui... Car la caisse d'intégration qui permet à des entreprises en difficulté de mettre temporairement des salariés au chômage est victime de son succès et quasi vide. Il faudrait trouver 1,5 milliard d'euros pour aider les 700 000 Italiens qui en bénéficient. L'État italien se doit également d'honorer une décision du gouvernement Monti, celle d'accélérer les restitutions des crédits aux entreprises, pour les relancer et relancer l'export.

Réformer la loi électorale et le bicamérisme, et sans doute, dans la foulée, repartir pour de nouvelles élections. Censée stabiliser le paysage politique italien, la dernière réforme électorale qualifiée de « cochonnerie », a favorisé entre autres et au contraire, la multiplication de petits partis formant des coalitions instables. Enfin, le nombre trop élevé de parlementaires est à revoir, tout comme le bicamérisme, jugé invivable.

Et plus largement, au niveau international, réorienter l'Europe et discuter avec les partenaires de l'Union pour pouvoir revoir et assouplir les programmes d'austérité.