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03/05/2013

Les diplomates discrets du Trastevere

logo.pngRencontre et portrait d'une communauté unique et sans frontière : Sant'Egidio ou l'ONU du Trastevere.

N'en cherchez pas d'autres, l'ile Tibérine est la seule ile de Rome. Décidée et à la proue effilée, elle s'accroche depuis des siècles à sa capitale malgré les crues légendaires du Tibre qui ont ravagé ses berges et ciselé ses ponts. Depuis plus de mille ans, elle abrite les malades dans son grand hôpital, et s'y dresse aujourd'hui la Basilique San Bartolomeo. C'est ici que nous attend le Père Angelo Romano, prêtre titulaire du lieu et membre très actif de la Communauté de Sant'Egidio.

La Communauté de Sant'Egidio est une association publique de laïcs de l'Église. Elle est née à Rome, dans le quartier du Trastevere, en 1968, entrainée par l'enthousiasme du concile Vatican II. C'est Andrea Riccardi qui l'a mise concrètement sur pied après avoir découvert la pauvreté qui parcourait sa ville. Aujourd'hui, Sant'Egidio est présente sur les 5 continents et dans plus de 70 pays. Partout la communauté se structure autour des 50 000 bénévoles qui la font vivre, et autour des mêmes piliers : la prière, la communication de l'Évangile, la solidarité avec les pauvres, la recherche de l’œcuménisme et du dialogue en vue de la résolution des conflits.

Très active à Rome comme dans de nombreuses autres grandes villes, Sant'Egidio réalise un travail de terrain quotidien envers les plus démunis, dans un service d'amitié et d'intégration, qui fait naitre de nombreuses initiatives (écoles de la paix, restos du coeur... – allez manger à la trattoria Gli Amici dans le Trastevere, vous y gouterez l'ambiance de la communauté).

Pourtant, ce qui a réellement propulsé la renommée de Sant'Egidio à travers le monde, c'est son travail de dialogue en tant que médiateur de conflits dans les régions rongées par les guerres. « La guerre est la mère de toutes les misères » aime répéter Andrea Riccardi, « et n'oublions pas qu'il n'y a jamais de solution militaire aux conflits ».

« C'est en parlant avec les personnes âgées de Rome, qu'Andrea Riccardi a pris conscience des horreurs de la guerre » nous raconte le Père Romano « et de l'exigence de l'éviter à tout prix ».

C'est ainsi « qu'un journal dans une main et la bible dans l'autre », comme aiment le répéter les membres de la communauté, Sant'Egidio s'est engagée dans la résolution de conflits à travers le monde. Dans les années 80, après l'envoi d'une aide humanitaire conséquente, les médiateurs de la communauté ont tissé avec patience un dialogue au Mozambique entre la Résistance nationale (RENAMO), et ses ennemis, le Front pour la libération du pays (FRELIMO). Dialogue qui s'est conclu par un traité de paix en 1992.

Depuis lors, dans les locaux de la communauté toujours situés dans le quartier populaire du Trastevere, se sont écoutés des ennemis qui ne s'étaient jamais parlé, ni même vus parfois, venant de l'Algérie, du Sénégal, du Guatemala, du Burundi, de l'Albanie, de l'Ouganda, du Kosovo...

Toutes les entreprises de pacification ne furent pas couronnées d'un traité de paix, mais toujours un dialogue aussi infime soit-il a pu voir le jour. Si la Communauté a dû trouver sa place face aux autres instances diplomatiques mondiales et aux côtés du Saint-Siège, elle est aujourd'hui reconnue et très courtisée comme nous avons pu l'entendre auprès de sources diplomatiques ou vaticanes (faut-il rappeler également qu'Andrea Riccardi fut appelé par Mario Monti en 2011 pour faire partie de son gouvernement en tant que ministre pour la coopération internationale et l'intégration, et que la communauté a reçu de plusieurs prix, dont un de l'UNESCO ?). Sant'Egidio n'entame d'ailleurs jamais un travail en solitaire et se soucie, comme au Mozambique ou au Kosovo, du soutien des instances internationales ; « nous ne cachons rien à personne, et puis une fois que la paix est signée il faut l'aide de tout le monde pour la fortifier et la consolider » précise le Père Romano.

Mais quel est le secret de cette communauté pour défricher les vallées d'incompréhensions qui divisent certaines régions ? Et comment gagner cette neutralité et cette légitimité indispensables pour mener à bien le moindre dialogue ?

« Nous arrivons en tant que chrétiens », nous confie le Père Romano. « Avec une identité claire. Quand on a peur de rencontrer quelqu'un, c'est que son identité est faible, floue, qu'elle nous est méconnue. Où que nous allions, nous arrivons en tant que chrétiens. C'est par l'affirmation des identités que tout préjugé peut être dépassé, et qu'une véritable rencontre devient possible ».

« Quant à notre crédibilité, c'est vrai qu'il faut du temps pour l'établir. Notre force est notre patience. Nous n'avons aucun timing à respecter, et aucun intérêt matériel dans ces négociations. Notre seul et unique objectif est la paix. Nous sommes libres de le faire ou non, les différentes factions en sont bien conscientes, et cela renforce leur confiance. Je suis par exemple personnellement engagé dans les discussions en Casamance. Les Sénégalais savent que je suis curé de cette paroisse ici à Rome, et que je n'ai aucunement besoin de ces discussions pour vivre. Le dialogue peut donc se construire doucement, avec calme et sur le long terme, éloigné parfois de la pression médiatique. C'est une de nos forces. »

Car une autre affirme les bénévoles de Sant'Egidio est la prière qui structure véritablement la vie de la communauté. « La prière est la source de notre vie et de notre action » continue le Père Romano. « Dans certaines situations, au cœur de certains conflits très complexes qui vont au-delà de nos possibilités, il n'est pas facile de distinguer quels sont les meilleurs choix à poser. La prière nous permet alors de regarder au-delà de ce que nous voyons et de ce qu'il nous est possible de faire. Le chemin qui semble impossible devient alors possible, car le Seigneur nous apprend à marcher sur les eaux. La prière nous permet d'avoir une vision à long terme. C'est ce manque de vision qui empêche à bien de nos contemporains d'être heureux aujourd'hui »

Quant à la méthode Sant'Egidio, à la façon de faire concrète de la communauté, Angelo Romano soutient un certain « savoir-faire », un « artisanat ». « Cette méthode artisanale est également un de nos atouts. Nous n'arrivons pas avec une théorie toute faite de la gestion des conflits à laquelle tous les dialogues de paix devraient se conformer. Nous préférons partir du terrain. Notre seule arme est la parole, et nous cherchons des solutions concrètes au cas par cas et avec une grande certitude : il y a toujours une solution possible. »

Les alliés ne manquent pas pour autant. Et si Sant'Egidio tient à rappeler avant tout que la communauté n'est pas un bras caché du Vatican, la présence de l'Église sur le terrain peut aider les médiateurs. « Avant d'aborder un conflit, nous étudions très très précisément le contexte légal, culturel, idéologique, religieux, ethnique... qui l'a vu naitre. Pour qu'un traité de paix soit durable, il faut qu'il soit extrêmement précis. Nous gardons en tête que nous ne pouvons arriver en étant certains de nous, certains de nos méthodes. Il faut toujours avoir la grande humilité d'écouter le contexte dans lequel se trouve le pays. Nous pouvons pour cela, comme au Burundi, nous appuyer sur la connaissance des missionnaires par exemple, qui vivent là depuis des décennies. »

Aujourd'hui, la Basilique San Bartolomeo attachée à la communauté accueille un mémorial aux nouveaux martyres de différentes religions. Il entend rappeler l'existence de ceux qui se sont battus pour la liberté, la paix, et ce souci d'unité qui traverse la communauté. « Pour changer le monde, il faut d'abord changer son coeur » rappelle souvent Andrea Riccardi qui a confié la mission à Saint Gilles (Sant'Egidio), saint patron des infirmes et des mendiants.

Bosco d'Otreppe

En Belgique, la communauté est présente à Bruxelles, Anvers, Liège et Louvain-la-Neuve.

 

27/04/2013

L'Italie a un gouvernement. Et demain ?

b60fa_6050bde073a71c136e1ba86723c13072-004--473x264.jpgLe futur "premier", Enrico Letta, a rassemblé 21 ministres autour de lui et formé son gouvernement. "Une orgie digne des meilleurs bunga bunga"?

Ça y est, ils l'ont ! Après deux mois de négociations, de dissensions et de noms d'oiseaux, les Italiens tiennent leur gouvernement.

Engagé comme formateur par le président Giorgio Napolitano, Enrico Letta, numéro deux du Parti démocrate (le centre gauche local) a su rassembler autour de lui 21 ministres issus de la gauche, du centre et de la droite italienne. C'est un exploit pour ce jeune, mais déjà expérimenté politicien de 42 ans. Petit rappel des faits.

Une salade à l'italienne

Depuis 2011, l'Italie était dirigée par un gouvernement de technocrates (indépendants à l'époque de tout parti), mené par Mario Monti, et chargé de décliner le mot rigueur pour remettre l'Italie sur les voies d'une économie saine, et amoindrir un maximum l'ampleur de sa dette. C'est ce qu'il fit non sans grands sacrifices, et avec plus ou moins de succès.

Cependant, si les Italiens accusèrent l'austérité imposée avec philosophie durant la législature, ils ne manquèrent pas de sanctionner leurs politiciens lors des élections de février dernier.

Emmené par l'hésitant Bersani, le Parti démocrate pourtant grand favori quelques mois auparavant, ne put récolter qu'une courte majorité à la chambre, mais n'y parvint pas au sénat. Dans un pays où le bicamérisme est parfait, il se devait donc de se trouver un partenaire, et la chose ne fut pas aisée.

À ses côtés, en effet, la coalition centriste qu'avait rejoint Monti n'avait réalisé qu'un piètre 10,5%. En face, les ennemis de toujours, le Parti de la liberté de Silvio Berlusconi, pourtant au fin fond du trou encore quelques semaines avant les élections, avait réalisé une remontée historique durant la campagne pour arracher 29% des voix. Et pour arroser cette salade politique, le Mouvement 5 étoiles, les équipes du trublion mais puissant Beppe Grillo (un ancien comique recyclé dans le populisme et bien incapable de prendre ses responsabilités), avait rassemblé autour de lui un quart des électeurs.

Ces différentes factions se détestant amèrement, la tâche du PD, déchiré de l'intérieur, n'était pas facile et se couronnait, depuis des semaines, par des dissensions, des paralysies et des impasses inextricables.

Réélu pour un deuxième mandat en tant que président, Giorgio Napolitano (87 ans tout de même), insista avec autorité lundi passé pour que ses collègues retrouvent le chemin de l'union nationale, et de la crédibilité internationale.

Berlusconi a gagné, mais rien n'est gagné

Il faut croire qu'il a été entendu. Il n'aura fallu que quelques jours à Enrico Letta pour accorder (plus ou moins) les violons de la gauche et de la droite.

Mais ce samedi, rien n'est gagné pour autant. Le contestataire Beppe Grillo aura beau jeu de se moquer de cette union contre nature, de cette trahison de deux partis qui n'ont pas arrêté de se disputer depuis des années (il a déjà qualifié cette union d'« orgie digne du meilleur des bunga bunga »). Rien ne nous prouve non plus que la sauce prendra face aux réformes importantes qui attendent la République. Et à gauche, le Parti démocrate va devoir gérer sa crédibilité et ses troupes, pour la plupart furieuses de cette alliance.

Finalement, il n'y a que chez Berlusconi que l'on rit. Tiraillé par des ennuis judiciaires à répétition, on croyait le Cavaliere perdu pour la politique.

Grâce à une campagne d'une efficacité redoutable, il a su, ce samedi, placer les siens à des postes clés (ministère de l'Intérieur, direction de la Banque centrale, Affaires étrangères, Économie...).

Contre nature peut-être, ce gouvernement était le « seul possible » a répété le Président Napolitano visiblement soulagé. Mais pour que le peuple le soit autant, il faudra que les 22 ministres croient fermement en leur capacité de réaliser des réformes utiles, a souligné l'éditorialiste du Corriere della serra. Le gouvernement est jeune, mais « ne pourra se contenter d'être un gouvernement de série B ». « Il a le devoir d'être ambitieux » insiste encore le journaliste.

Enrico Letta aura du travail, mais un travail indispensable pour la survie des siens.

Bosco d'Otreppe, à Rome

 

 

Trois défis du gouvernement italien

Trouver de l'argent. Eh oui... Car la caisse d'intégration qui permet à des entreprises en difficulté de mettre temporairement des salariés au chômage est victime de son succès et quasi vide. Il faudrait trouver 1,5 milliard d'euros pour aider les 700 000 Italiens qui en bénéficient. L'État italien se doit également d'honorer une décision du gouvernement Monti, celle d'accélérer les restitutions des crédits aux entreprises, pour les relancer et relancer l'export.

Réformer la loi électorale et le bicamérisme, et sans doute, dans la foulée, repartir pour de nouvelles élections. Censée stabiliser le paysage politique italien, la dernière réforme électorale qualifiée de « cochonnerie », a favorisé entre autres et au contraire, la multiplication de petits partis formant des coalitions instables. Enfin, le nombre trop élevé de parlementaires est à revoir, tout comme le bicamérisme, jugé invivable.

Et plus largement, au niveau international, réorienter l'Europe et discuter avec les partenaires de l'Union pour pouvoir revoir et assouplir les programmes d'austérité.