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24/11/2013

L'art nous appartient aussi

Wunderkammer%20Roma.jpgExposée à l'Academia Belgica, une étonnante exposition nous invite à nous rapprocher de l'art contemporain, des œuvres, de nos souvenirs et de notre imagination.


« Tu n'es pas complètement fichu, tant qu'il te reste une bonne histoire, et quelqu'un à qui la raconter. » Alessandro Baricco, Novecento : pianiste. Un monologue.

 

Des papillons de guerre terrassés par des lobbies pacifistes ; la souris de votre enfance, de votre oreiller, de vos dents de lait ; des crânes, souvenirs ultimes et traces irrévocables de l'existence passée de super-héros ; des jardins de nains auxquels tente de rendre leur existence le Front de libération des nains de jardin ; le terrible Croque-Mitaine ; d'élégantes et farouches femmes des bois ; des morceaux râpés de cornes de licornes ; des restes retrouvés figés dans le sable et la chaleur du Chili de mythes oubliés, de dieux abandonnés, de princes foudroyés, de plusieurs rois d'Atlantide et même (oui même) d'Elvis, de Noé, de Merlin et du créateur des statues de l'ile de Pâques. [1]

Tout cela rassemblé devant vos yeux par la grâce d'autant d'objets, de photographies, de gravures, de traces tangibles et de preuves certaines d'un monde encore inexploré. Ces objets, c'est la Wunderkammer qui vous les offre entièrement (vous allez comprendre), et qui par là réveille en vous le creuset de votre imagination (vous allez comprendre aussi). La Wunderkammer, c'est un cabinet des merveilles ou cabinet des curiosités, qui a tracé son chemin de Bruxelles à Venise pour s'exposer quelques mois à Rome, avant de partir pour Hong Kong. « Un cabinet de curiosités contemporain » précisera son curateur Antonio Nardone. « Car la tradition de ces collections remonte aux apothicaires du 16e siècle. À l'époque, en Europe, sur les ports et les grandes places, règne une véritable frénésie. Tous les jours arrivent des récits et des informations sur de nouvelles iles, de nouvelles peuplades découvertes. On nous raconte l'exploration de l'embouchure d'un grand fleuve, du col d'une infranchissable montagne, et par les cales des bateaux arrivent des quatre horizons des objets insoupçonnés. Sans recherches scientifiques réelles, quelques apothicaires puis quelques princes et quelques bourgeois se mettent alors à collectionner ces objets témoins des trois règnes : le monde animal, végétal et minéral. » Passionnés, ils rassemblent tout cela dans des cabinets privés qui ressemblent à de véritables capharnaüms. « Mais mieux encore, continue Antonio Nardone, ils les font visiter à leurs amis, et, fascinés par l'étrangeté de ces objets, les entourent d'histoires exotiques. C'est ainsi que telle fiole de parfum a été achetée sur un marché à un moussaillon qui l'aurait volée à Samarcande sur un bateau revenant d'une ile lointaine. C'est ainsi que tel fémur démesuré devient la preuve de l'existence des géants. »

Terrassées par la rigueur scientifique des temps modernes qui préférèrent classer que relier par l'imagination des réalités lointaines, ces chambres de curiosités se sont retranchées dans les souvenirs des hommes attachés à l'étrange, à l'inédit, « aux traditions merveilleuses et magiques ».

Antonio Nardone a voulu les ressusciter, mais en traitant cette fois des liens « qui unissent nature et création ». Il est donc parti fouiller dans les ateliers d'une bonne vingtaine d'artistes (principalement belges), pour en récupérer des œuvres très originales et très esthétiques, réaliser une expo au ton et à l'atmosphère enchanteurs, et surtout nous rapprocher de l'art avec brio, raviver la flamme de l'imagination et l'enthousiasme de la curiosité. Nous l'avons rencontré sur les hauteurs de Rome, autour d'un café matinal, dans les travées de l'Academia Belgica, où se réveillait doucement l'exposition inaugurée la veille.

Cette exposition nous invite à l'exotisme, au voyage, mais aussi à la curiosité et à l'imagination. Aux ferments de l'art finalement ?

Ce qui rassemble un chercheur en physique nucléaire et un peintre romantique c'est la passion pour la découverte. L'un comme l'autre, il cherchent, ils travaillent, ils persévèrent, ils tombent peut-être sur de l'imprévu, puis ils osent proposer autre chose. L'artiste, son boulot, c'est de porter sur le monde un regard différent, qui lui est propre, pour nous offrir un nouveau rapport au monde. Ici, je présente des objets sortis de leurs contextes, et les expose de manière non traditionnelle : je les accumule comme un trésor. À leur côté, nous avons placé une étiquette technique avec la date, l'artiste... sauf que l'histoire qui les accompagne est tout à fait imaginaire. Et comme c'est l'art qui nous permet d'imaginer, chaque visiteur est invité à se créer sa propre histoire. Donc oui, la grille de lecture de cette exposition est l'histoire, le rêve, le voyage plutôt qu'une explication métaphysique d’œuvres d'art contemporaines.

Photo Charles Bossu

Représenter l'art avec cette clé de lecture cela correspondait-il à un besoin ?

Sans doute, car cela fait trente ans que l'art contemporain est présenté comme quelque chose de très aseptisé, avec des textes explicatifs incompréhensibles. Moins il y a d'art d'ailleurs, plus il y a de texte, et plus ce texte est volontairement compliqué.

Cela voudrait-il dire que l'art est quelque chose que l'on doit ressentir spontanément ?

Oui et non, il ne faut pas forcément une explication, mais bien des clés de lecture, car l'art se lit. La Joconde, si on demande à un enfant de la décrire il dira que c'est une madame qui ressemble à un mec, qui a un manteau et qui sourit. Par contre un spécialiste pourra nous remettre le tableau en perspective, dans le contexte artistique de l'époque en nous parlant de la technique du sfumato, et nous aurons sur l’œuvre un regard ben différent. L'art contemporain bien souvent ne nous offre pas toutes ces clés de lecture, il n'est pas remis dans un contexte social par exemple, qui nous permettrait de mieux l'appréhender.

On reste dans le conceptuel pur et on dissocie le spectateur de l’œuvre ?

Oui, et c'est triste pour l'artiste qui veut faire passer un message ou raconter quelque chose. L'exposition ici ne veut pas critiquer l'art contemporain, mais elle veut en donner une nouvelle clé de lecture qui invite au voyage, à un parcours initiatique personnel.

Photo Charles Bossu

Vous proposez donc à chacun une réappropriation de l'art ?

Oui, et le fait que le spectateur est invité à réinventer l'histoire de l'art est une des premières clés de lecture. Après, si vous êtes touché par une œuvre en particulier, vous pourrez prendre des renseignements sur l’œuvre, sur l'artiste, et découvrir d'autres clés. La Wunderkammer a pour seule prétention d'être une porte d'accès vers l'art contemporain.

> Bosco d'Otreppe, à Rome

[1] Paragraphe librement inspiré des textes de Thierry Fiorilli qui jalonnent l'exposition.

 

20/11/2013

De Benoît à François au-delà des illusions

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Comment comprendre les pontificats et les personnalités si complexes des deux derniers papes ? Jean-Louis de La Vaissière réajuste nos perceptions dans un livre très complet.

Parler de la foi, de la religion, de l'Église est un exercice hautement périlleux, nous en avions déjà parlé ici, ou ici. Un journaliste, pour y trouver son point d'appui, peut cependant enfiler plusieurs regards. Il y a le regard extérieur, raisonné, le plus objectif possible. C'est le regard du journaliste, ou du moins celui que l'on attend de lui ; le regard qui ouvre des horizons, qui parvient à s'extirper du passionnel pour offrir à qui le suit, rigueur et perspectives. Mais ce regard a ses limites : trop appliqué, il risque de disséquer froidement son sujet, de le neutraliser, de le figer, de le refroidir. Alors il y a un regard plus empathique, plus passionnel, qui essaye d'accompagner l'humain là où il porte ses initiatives, et là où se logent ses motivations. C'est un regard certes moins large que le précédent, qui a ses limites aussi, celles de la subjectivité, mais qui permet de foncer dans le for intérieur d'une parcelle du monde. C'est ce regard qui donne à certains reportages leur humanité, leur vérité et leur beauté.

Pour parler de l'Église, de Benoît XVI et de François, Jean-Louis de La Vaissière, vaticaniste pour l'Agence France-Presse, a pu enfiler les deux. Au fil de plus de 300 pages, le journaliste dresse le portrait de ces derniers papes, et parvient à leur rendre justice en nous offrant de leurs pontificats une perception très précise. Bien sûr les chapitres destinés à Benoît sont plus finis, mais ceux consacrés à François ont l'avantage d'illustrer l'Église en éternel mouvement, aussi imperceptible soit-il. Et puis on y ressent l'enthousiasme, l'espérance et l'audace du pape actuel. Reconnaissons-le d'emblée, ce livre qui se clôture par un long chapitre très personnel sur les défis du catholicisme est pour nous une référence. Bien écrit, il est jalonné de descriptions et d'analyses qui ne caricaturent jamais. Didactique et très précis dans la lecture qu'il fait de ces dernières années, il convient aussi bien au connaisseur qui s'enrichira du regard d'un confrère, qu'au néophyte curieux de découvrir le Vatican et son Église.

De Benoît à François, une révolution tranquille semble avoir été écrit en toute discrétion, avec un style très délicat, pour laisser aux faits la première place. Et pourtant, on ne peut qu'être touché par l'humanité de ces papes, marqué par leurs passions, mais aussi par leurs limites. Le Saint-Siège, quant à lui, y est vu sans concession, mais avec bienveillance.

Qu'on le veuille ou non, l'Église est née d'un coup de foudre qui se renouvèle chaque jour chez les centaines de millions de croyants qui la forment. C'est tout le mystère de cette institution qui n'en est pas une, c'est ce que nous présente Jean-Louis de La Vaissière, et ce fut l'occasion pour nous de rediscuter avec lui, et avec plaisir, de Benoît XVI et de François, à la lumière de leurs pontificats respectifs.

Répondre au problème de perception qui mine le regard que le monde porte sur l'Église, c'est votre constat en tant que journaliste, et ce à quoi vous avez voulu répondre en écrivant ce livre ?

Quand en 2011 je suis arrivé à Rome, j'ai eu cette impression très triste d'une perception négative de l'Église dans les grands médias. Ils soulignaient sans arrêt les scandales de pédophilie, de corruptions... en ne voyant rien d'autre de bon, et en faisant le portrait d'un pape enfermé dans sa tour d'ivoire avec beaucoup de réactionnaires vieux jeu autour de lui. Très vite j'ai entendu ce que disait Benoît XVI, j'ai découvert sa pensée, et j'ai eu envie de lui rendre un peu justice, de redresser la barre en écrivant son portrait. J'aimais la dignité de ce vieil homme que ses proches qualifiaient de doux et humain, mais chez lequel on sentait aussi une souffrance. J'ai voulu donc décrire un drame humain qui se jouait au Vatican avec des affaires comme Vatileaks, lors de laquelle il a été trahi par son majordome, celui qui le servait au quotidien.

Une perception négative de Benoît qui tranche avec celle que l'on a de François.

Dès le premier soir, il y a eu une perception du pape François très positive. C'était à juste titre, mais cela a éveillé en vue de son pontificat des attentes absolument disproportionnées. On a beaucoup dit en Occident qu'il allait révolutionner l'Église, l'adapter à la société, l'accorder aux grandes évolutions en matière de mœurs... Je crois que c'est aussi une illusion.

Comment explique-t-on ce problème de perception entre l'Église et la société, mais aussi au sein même de l'Église ?

Le Vatican a un peu ressemblé ces dernières décennies à une citadelle assiégée, dans la mesure où les scandales s'amplifiant, certains services se sont refermés vis-à-vis des médias. En son sein également, il y a beaucoup de cloisonnements. Lors des scandales qui ont entaché le pontificat de Benoît par exemple, on ne remettait pas en cause le pape lui-même, mais le fait que son entourage filtrait les informations qui pouvaient empêcher cet homme âgé, pourtant très intelligent et lucide, d'avoir une vue d'ensemble et réelle sur certaines réalités. Si on ne voulait pas lui faire voir un aspect des choses, un de ses collaborateurs pouvait très bien se débrouiller pour qu'une information ne lui parvienne pas. Il y avait là un phénomène de cour qui, je pense, existe moins sous François.

Vous dites dans votre livre que la notion de vigueur était au centre de la renonciation. François est ce pape qui a cette vigueur nécessaire pour améliorer certaines choses ?

Les cardinaux l'ont élu pour cette volonté de sortir le Vatican de son isolement, et de retrouver quelqu'un avec un talent pastoral qui manquait peut-être à Benoît XVI. Il a donc été élu sur deux mandats : la mission et la capacité pastorale d'une part, la réforme de l'église d'autre part. Le plus important reste le premier. Pourtant, il y a tout un quiproquo aujourd'hui, certains médias attendent une réforme de la curie fondamentale, avec des changements énormes, comme si les structures étaient le plus important. François, lui, n'arrête pas de dire qu'avant les structures, il y a les gestes qui montrent que l'évangile est quelque chose de concret. Là est son véritable charisme, ne nous trompons pas.

Il nous parle d'un Évangile très concret, et à en croire votre livre c'était déjà la volonté de Benoît XVI.

Oui tout à fait, en parlant par exemple d'un roman policier dans une de ses catéchèses. Dans son livre d'entretien à Peter Seewald, il montre une approche d'un homme qui sait voir les problèmes concrets. En fait, dans le tempérament de Benoît XVI, je vois quelque chose de très frappant : à la fois une audace de pensée qu'il a montrée lorsqu'il était jeune expert au Concile Vatican II, mais également un esprit tellement consciencieux dans son métier de gardien du dogme, et ensuite de pape, qui fait que finalement il a toujours été très prudent. Plusieurs me l'ont confirmé, le pape Benoît était quelqu'un qui n'osait pas ouvrir des boites de pandore. Car dans l'Église, quand on prend une décision, aussi petite soit-elle vue de l'extérieur, l'impact peut être énorme. Et donc en effet, il a été très, et même sans doute trop prudent sur certains points.

Vous dites à ce propos que la tradition compte beaucoup pour lui, mais qu'il lui donne un sens profond et non pas d'immobilisme. Quel est ce sens profond ?

Il veut redonner à tous les symboles liturgiques ou vestimentaires par exemple leur sens qui a été oublié. Il a été très attristé de l'appauvrissement liturgique des messes post-conciliaires, quand elles devenaient des shows à la guitare. Ce sont des choses qu'il ne pouvait pas supporter. C'est un homme qui aime l'Église par-dessus tout, mais qui est pétri des pensées de théologiens qui l'ont précédé des siècles durant, qui est habité de toutes les traditions des grands ordres monastiques, qui connait les sommes écrites par les docteurs de l'Église... Pour un homme contemporain, cela peut paraitre un peu pesant, mais Benoît XVI sait que rien n'est anodin dans l'Église, même le plus petit changement. L'esprit Ratzinger, c'est d'abord un grand respect de la tradition. Quand il parlait du Concile, il se prononçait pour un renouveau dans l'esprit de la tradition, c'était un grand défenseur de l'herméneutique du renouveau dans la continuité.

Un grand savant, empli de connaissance qui invitait pourtant les croyants au silence, à faire le vide en eux.

Oui, il invitait toujours à l'humilité pour garder le Christ au centre de tout. Pour cela aussi les deux papes sont très proches : ils critiquent tous les deux l'autoréférencialité, la mondanité, une église efficace qui aurait perdu toute intériorité.

Si l'on revient à la personnalité du pape François, que doit-on prendre en compte quand on analyse son pontificat ?

D'abord qu'il est jésuite. Il a un esprit systématique, organisé, presque militaire avec une grande rigueur de vie. Les jésuites se distinguent aussi pour leur amour des périphéries, des lieux éloignés de l'Église. Ensuite qu'il est Latino-américain. Il aime rencontrer les gens, même au sein du Vatican il témoigne de son enthousiasme et de cette chaleur de la rencontre. Et puis en même temps, c'est un Argentin qui a des racines européennes et qui connait bien les références italiennes.

C'est un pape aussi très spontané, qui ne semble pas avoir peur de se tromper.

Uscire en italien, sortir de soi, est un terme qui revient tout le temps. Il l'a répété, il préfère une Église audacieuse et accidentée qu'une Église malade. Il n'a pas peur de dire non plus qu'il est imparfait, pécheur et ça, c'est extraordinaire pour l'Église, c'est libératoire. Il ne dit pas que c'est bien d'être pécheur, qu'il faut se complaire dans notre imperfection, mais il nous pousse à faire de notre mieux malgré nos péchés. On avait parfois l'impression qu'au Vatican on se considérait comme pur face à l'imperfection du monde, François renverse cette perception.

Qu'est-ce qui vous fascine et vous impressionne dans l'Église au point d'en avoir écrit un livre ?

C'est la radicalité du message évangélique que portent les papes qui m'impressionne, comme quand François embrasse des handicapés avec tendresse, qu'il prend le temps d'écrire à des gens dans des situations de détresse... C'est extrêmement beau. C'est cette proximité du Christ qui me touche, et cette capacité du message évangélique à s'adresser à chacun quel que soit sa culture.

Bosco d'Otreppe à Rome

Jean-Louis de La Vaissière, De Benoît à François une révolution tranquille, Le Passeur, 2013.

 

18/11/2013

Et si Beppe Grillo avait quelque chose à nous dire ?

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Raillé dans de très nombreux médias, le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo est peut-être moins futile qu'il n'y parait. Et s'il participait d'un renouveau démocratique en Italie ?

«  Il suffisait d'accompagner Grillo sur ces esplanades pleines de monde pour comprendre que sous la croûte se développait un véritable tremblement de terre ». [1]

Beppe Grillo... Le nom de celui qui bouscula la politique italienne en plaçant son Mouvement 5 étoiles (Movimento 5 stelle - M5S) en troisième position lors du scrutin national avec un quart des suffrages est maintenant bien connu des médias occidentaux. Orateur controversé, il a surpris bien des observateurs alors que son mouvement de « gens ordinaires » se structurait et grandissait dans le terreau italien depuis 2005.

L'histoire de ce Mouvement 5 étoiles et de ses Grillini, c'est « l'histoire d'une épopée un peu folle » raconte Flora Zanichelli dans son livre Mouvement 5 étoiles. Pour une autre politique en Italie. « L'histoire d'une épopée un peu folle menée par un homme qualifié de clown par les médias et que des millions d'Italiens ont choisi de suivre dans une aventure politique sans précédent dans la péninsule ».

Car là est tout le mystère, en résumant ce mouvement à la figure de son seul leader qu'ils brocardaient sans ménagement, une grande partie des médias n'a pu percevoir que le M5S était d'abord l'aventure de millions d'Italiens fatigués, mais soucieux surtout de concrétiser leurs idées. C'est donc au-delà des shows de Beppe Grillo que Flora Zanichelli a voulu se rendre. Durant des mois, elle a suivi en tant que journaliste indépendante ces Grillini qui se battaient sur internet et sur le terrain pour défendre leur Italie. Elle a esquissé leur portrait et celui de leurs ambitions ; elle en a écrit un livre très complet qui retrace aussi l'histoire d'un mouvement né dans le contexte bien particulier d'une péninsule méditerranéenne.

Beppe Grillo reste un mystère, une personnalité aux propos souvent ambigus ; le M5S quant à lui ne cesse de se construire, de se chercher, et son avenir n'est pas encore dessiné. Flora Zanichelli n'a pas la prétention de l'esquisser à sa place, elle se contente (et ce n'est pas rien) de comprendre le pour quoi de ses ambitions, et en profite pour nous parler de l'Italie et de démocratie, ce qui est passionnant.

Une des premières choses qui frappe à vous entendre, c'est que ce mouvement semble avoir rapproché de nombreux jeunes de la politique.

Tout à fait, c'est un mouvement très jeune dont la moyenne d'âge est 37 ans. Il rassemble des gens qui ne se reconnaissaient plus dans le système traditionnel des partis, ceux de Berlusconi et de cette gauche qui n'a su lui faire opposition. Aujourd'hui du coup, ils veulent bouleverser la politique italienne, et ils ont trouvé sur internet notamment, via les plateformes d'échanges lancées par Beppe Grillo, un espace pour dialoguer, se fédérer et s'exprimer. Cette dynamique de l'échange a beaucoup intéressé des jeunes déçus pas les grands partis où tout reste très hiérarchisé et où il est difficile de se faire entendre.

Ce mouvement traduit du coup une dynamique citoyenne qui ne parvenait plus à s'exprimer ?

Oui, d'ailleurs le M5S part d'initiatives citoyennes. Avant son lancement officiel, Beppe Grillo avait proposé à des listes civiques d'obtenir un label qui portait son nom. C'est à partir de cela qu'ils se sont organisés pour se présenter aux élections et fonder le M5S en référence à leurs 5 piliers : l'environnement, l'eau publique, la connectivité, les transports durables et le développement.

Mais cela a rassemblé des gens très disparates.

Oui complètement. En fait, ces listes civiques avaient des expériences de terrain, elles portaient des initiatives locales très variées : cela pouvait aller de l'ouverture d'un incinérateur à des problématiques liées à la mafia dans le Sud. Que l'on soit de gauche ou de droite n'avait aucune importance, le seul critère de rassemblement finalement, c'était la volonté de faire quelque chose, un engagement concret sur le terrain. Ils se sont donc réunis à partir de leurs expériences respectives en se voulant avant tout une force de proposition. C'est quand ils ont réalisé qu'ils n'étaient pas écoutés qu'ils ont voulu prendre des décisions, et se présenter pour comprendre les institutions de l'intérieur.

D'où la difficulté d'écrire un programme en partant de cette diversité.

Et si on regarde le programme, c'est vrai qu'il est assez flou. C'est un reproche qu'on leur fait, mais c'est une nécessité aussi pour pouvoir répondre à des revendications assez différentes, et s'adapter à chaque cas particulier. Il y a un petit côté révolutionnaire chez ces citoyens qui arrivent comme cela en disant « on n'a jamais fait de politique, mais nous sommes ingénieurs, médecins... nous avons ces compétences, et nous voulons les mettre au profit de la société. »

Y a-t-il d'autres exemples en Europe ?

Non, un Mouvement 5 étoiles est né en Allemagne, mais la comparaison est difficile. Le M5S italien est très lié au contexte politique de la Péninsule : il trouve son origine d'une part dans l'engagement très concret de ses membres, et d'autre part dans à un rejet de la politique italienne et de ses multiples scandales. Les Grillini disent avoir soif de transparence et de cohérence, valeurs qu'ils n'ont trouvées dans aucun parti. Il faut se rendre compte qu'ici en Italie, il y a un énorme ras-le-bol vis-à-vis de la classe politique traditionnelle.

Le M5S est maintenant dans les différents parlements, et il y a connu des débuts difficiles. Mais cette dynamique citoyenne a-t-elle pu être maintenue en son sein ?

Au niveau local les comités sont encore très actifs, et les débats très présents. Au niveau national par contre, le mouvement cherche encore son rythme et la prise de décision reste compliquée. Le lien avec la base existe toujours, mais il est de plus en plus difficile, car les élus ne peuvent être partout et suivre toutes les revendications. Pour autant, sur internet, il y a toujours ces « parlements électroniques » sur lesquels chacun peut arriver avec ses propositions en fonction de ses compétences.

Beppe Grillo de son côté a tenu des propos, notamment en matière d'immigration, très critiqués jusqu'au sein de son propre mouvement. Cela témoigne-t-il de prises de position plus solitaires ? Et quelle est sa place dans ce mouvement avant tout citoyen ?

C'est très compliqué. Il y a différentes catégories de Grillini. Il existe un noyau dur très proche de Beppe Grillo. Mais j'ai rencontré aussi des gens qui ne vont jamais sur son blog, et qui me disaient qu'ils avaient rejoint le mouvement non pour Beppe, mais parce que ce mouvement leur donnait la possibilité de faire quelque chose. Dans le cas de l'immigration, c'est la première fois qu'il a pris position sur des revendications de parlementaires. Cela a surpris beaucoup des siens, ce qui prouve que sa place n'est pas très définie au sein du parti.

Mais le mouvement peut-il lui survivre ?

Pour l'instant je ne pense pas, car même si certains ne sont pas là pour lui en priorité, il reste le fil rouge de son mouvement. Alors est-ce une erreur médiatique de s'être trop focalisé sur lui, ou est-ce une erreur du M5S de l'avoir trop mis en avant ? C'est difficile à dire. D'autant que sur son site il n'a pas tant mis en avant ce que ses députés faisaient au sein du parlement. La figure demeure donc Beppe Grillo qui reste propriétaire du logo du mouvement. Je pense qu'en Italie le M5S a sa place, sa nécessité, mais va-t-il pouvoir maintenir sa cohérence ?

En quoi reste-t-il nécessaire aujourd'hui ?

Après 6 mois, le gouvernement n'a répondu à aucune de leurs revendications. Rien n'a bougé sur le plan de la réforme électorale que tout le monde attend, les Grillini sont les seuls à avoir réduit leur salaire de parlementaire, les PME sont toujours dans la même situation, on n'a pas touché aux problèmes structurels de l'administration italienne, le chômage chez les jeunes augmente, la politique n'est toujours pas transparente, la société toujours pas méritocratique... Le gouvernement ne peut pas avoir tout de suite la formule magique, c'est certain, mais pour les Grillini c'est le signe que les partis traditionnels ne sont plus aptes à faire évoluer le pays. Il y a beaucoup d'amertume dans leurs rangs, et donc ils sont toujours là.

Donc ni la politique, ni les médias n'ont été capables de prendre en compte la dynamique qui habitait le mouvement...

Certains politiques et certains médias se sont intéressés à cette dynamique, mais pas la majorité, et c'est ce qui est dramatique. D'autant plus que même la gauche qui est au pouvoir ne prend pas en compte cela. Bien sûr les Grillini ne représentent pas tous les Italiens, mais leurs scores sont significatifs. Je veux bien également que l'on dise qu'ils sont des démagos. Mais qui a divisé son salaire de parlementaire par deux ? Qui crée un fonds pour les PME ? Bien entendu cela ne va pas tout changer, mais ce sont des gestes très importants pour une partie de la population qui a été marginalisée par vingt ans de berlusconisme. Tout cela peut paraitre très manichéen, mais il y a aujourd'hui une réelle dégradation sociale en Italie que le gouvernement Letta ne prend pas en compte. Les seules personnes qui actuellement mettent toutes ces questions sur la table ce sont les Grillini ; ils mettent le doigt sur des dossiers qui font mal. Bien sûr la conduite de la politique résulte de jeux de pouvoir, et je ne suis pas dans le secret des institutions, mais mettons-nous dans la peau d'un citoyen lambda... C'est ce dépit très profond qui explique aussi le M5S. Le gouvernement n'est pas cohérent, et la cohérence est un des points fondamentaux de la politique des Grillini. C'est pour cette raison que le soutien à la gauche ou à la droite est inenvisageable aujourd'hui.

C'est au nom de ce rejet de la politique que certains médias comparent Beppe Grillo et son mouvement à Marine Le Pen ou au parti Aube dorée en Grèce ?

Peut-être, mais c'est très grave de faire de telles comparaisons. Journalistiquement c'est tout à fait faux, et puis cela revient à mépriser des citoyens qui ont un ras-le-bol justifié et qui, pour certains, mettent en place sur le terrain des initiatives citoyennes concrètes.

Mais le M5S ne permet-il pas de récolter ce mécontentement, et d'éviter de telles dérives extrémistes en Italie ?

Oui, et je rejoins Beppe Grillo qui reconnait que sans le M5S, il y aurait eu de grands mouvements dans la rue. Ça a canalisé la colère en permettant par ailleurs aux gens de faire des propositions. Alors qui sait, peut-être y a-t-il une frange plus dure et plus extrême dans le M5S, moi je ne l'ai pas rencontrée en tout cas.

Ce qui m'a touché chez les Grillini par contre, c'est leur volonté sincère de mettre à profit leur expérience de terrain. Un élu du mouvement n'est jamais seul par exemple, il est entouré de toute la communauté qui l'aide en fonction de sa compétence. Tout le monde est actif, au-delà des ambigüités de Beppe Grillo, c'est une des caractéristiques qui donne au mouvement son identité.


Flora Zanichelli, Mouvement 5 étoiles. Pour une autre politique en Italie, Éditions des Accords, 2013.

[1] Marco Damilano cité par Flora Zanichelli

 


 

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