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24/12/2013

Une comm' qui a deux mille ans

Historienne, Marie-François Baslez retrouve dans l'évangélisation d'aujourd'hui ce qui a fait le succès des chrétiens lors des premiers siècles.

(Comment l'Église veut vous reconquérir. Retrouvez ici l'ensemble de notre dossier)

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Sans doute une des périodes les plus fascinantes et les plus décisives de l'histoire occidentale est-elle celle du IVe siècle, autour du mois fatidique de février 313. Ces semaines-là, Constantin décide de promulguer son fameux édit de Milan, accorde à tous la liberté religieuse et permet surtout au christianisme de sortir de l'illégalité et de s'organiser avec l'appui du pouvoir (il est devenu la religion de l'empereur) pour conquérir l'Empire. L'Occident, le monde et son histoire jusqu'à nos jours s'en trouveront fondamentalement bouleversés.

Cependant, comme nous l'explique Marie François Baslez, « les chrétiens ne sont pas arrivés les mains vides », tout ne s'est pas joué en 313. Au fil des premiers siècles, ils se sont forgé une crédibilité pour s'imposer aux yeux de Constantin. « C'est au IIIe siècle qu'ils gagnent vraiment en visibilité. À l'époque, ils sont de plus en plus nombreux, et l'aide sociale qu'ils organisent envers les malades et les plus démunis devient extra-communautaire. C'est très nouveau à l'époque. Leurs réseaux entre des pôles et des cités évangélisées sont de plus en plus variés, et la communication qu'ils mettent en place est très organisée ».

Pour Marie-François Baslez d'ailleurs, la communication des catholiques a traversé les siècles. « Sans téléphone, sans les médias actuels, la communication s'organisait par réseaux. Ces derniers sont variés, hiérarchisés et s'insèrent dans les structures de la société comme l'avait déjà conseillé St Paul. On y retrouve des notables des villes aussi bien que des habitants de la campagne. La transmission des idées se passe par l'oral, mais principalement par l'écrit. Ainsi, ce sont les premiers chrétiens qui ont transformé nos livres, les ont miniaturisé. Avec eux, nous sommes passés des rouleaux aux codex qui ont donné le format de nos livres modernes. Les épitres sont nombreuses, certaines lettres sont codées, nous avons des traces d'un crypto-christianisme. Et puis il y a un travail archivistique impressionnant qui permet de conserver toutes les lettres de St Paul par exemple. »

Aujourd'hui donc, alors que la pratique religieuse est redevenue minoritaire, on retrouve chez les catholiques ce qui a fait la popularité des chrétiens dans l'antiquité conclut Marie-François Baslez : « une communication appuyée, une commensalité régulière (le fait de s'attabler pour discuter), et une aide sociale universelle et très développée ».

Entretien Bosco d'Otreppe

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Marie-François Baslez est historienne, professeur d’histoire grecque à l’université de Paris IV-Sorbonne. Son livre Comment notre monde est devenu chrétien (Points, 2010) a été salué par la critique et considéré comme un ouvrage de synthèse indispensable pour approcher cette période de notre histoire.








Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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23/12/2013

Et pour l'Église, c'est qui le monde ?

 Comment le considère-t-elle ? Et comment envisage-t-elle son rôle en son sein ?

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Nous descendons une ligne de métro romaine jusqu'à son terminus, et arrivons à Tre Fontane, où nous attendent les Petites sœurs de Jésus. Immeubles à l'horizon, nous sommes dans la banlieue de Rome, mais l'endroit entouré de verdure, d'oliviers et de calme est un véritable oasis. Une soeur nous accueille au milieu de petites maisons de bois qui entourent une chapelle toute simple. « Sœur Magdeleine, qui a fondé notre congrégation, voulait que l'on vive au milieu des populations, exactement comme elles, sans aucun rapport d'autorité. Nous vivons dans des roulottes, des HLM ou des chalets en fonction des pays. Quand cela est possible, nous travaillons dans les usines, dans les fermes pour gagner notre pain, et nous partageons la vie des gens en toute simplicité. Nous souhaitons être une présence paisible et priante. Si les gens nous aiment, ils se diront que notre maitre, le Christ, est bon. Voilà l'essentiel. » Quelques sœurs s'occupent du potager ou de la menuiserie, d'autres de la cuisine, certaines repeignent des volets sous le soleil romain. Dans la bibliothèque, nous découvrons les écrits de Soeur Magdeleine, qui a inscrit la spiritualité de sa congrégation dans les pas de Charles de Foucauld. La foi et la force de cette fondatrice qui a parcouru le monde au péril de sa vie sont époustouflantes.

Aujourd'hui, les Petites sœurs de Jésus sont aux quatre coins des continents. Le soir à table, les sœurs romaines parlent avec passion de l'actualité et de ce monde, ce fameux bateau sur lequel elles se sont embarquées. « Vous savez ce que nous a toujours répété sœur Magdeleine ? » nous confie l'une d'entre elles qui nous salue à la porte de sa fraternité. « Elle nous disait toujours : vous êtes des petites sœurs de rien du tout, juste un sourire sur le monde. »

Deux étrangers sur le chemin du temps

Photo Olivier Terlinden

La phrase fait mouche, et sur le trajet du retour nous nous demandons si elle ne décrit pas avec justesse la place de l'Église dans nos sociétés. Peut-être, et on aimerait le croire, mais les relations entre nos sociétés et l'Église sont bien souvent plus difficiles, tant les deux parties paraissent ne plus pouvoir se comprendre. La doctrine romaine semble en déphasage total avec l'évolution du monde (mariage homosexuel, avortement, bioéthique...), et ce monde, justement, ne comprend pas pourquoi le Vatican ne peut suivre sa marche.

En fait, le drame pour l'Église, c'est qu'être progressiste aux yeux du monde, ce n'est pas toujours progresser. Le drame pour l'Église, c'est que l'Homme n'est plus au centre de rien, que la spiritualité a disparu au profit d'un matérialisme « ravageur », et que l'humain se prend pour « un démiurge capable de décider de l'heure de sa mort ». Le drame pour l'Église, c'est ce relativisme qu'ont dénoncé les derniers papes et qui fait croire que tout vaut tout. En se refusant de tomber dans un manichéisme primaire, l'Église assure qu'il y a le bien et qu'il y a le mal, mieux même, elle affirme ce qu'est la Vérité, le chemin et la vie : son Dieu.

Mais le vrai dommage, le dommage essentiel pour l'Église et notre société occidentale (si du moins nous pouvons en parler au singulier), c'est que les deux ne trouvent plus les mots pour dialoguer réellement. Et pourtant, n'auraient-elles pas tant de choses à se dire et s'apprendre ?

Sans doute les médias ne peuvent-ils ou ne prennent-ils plus le temps d'expliquer, de fouiller et de tenter de comprendre la doctrine de l'Église, mais les torts n'en sont pas moins partagés.

« Il y a eu au sein de l'Église un manque de réactivité face à certains problèmes , certaines situations, certaines personnes qui ne vivent plus suivant ses préceptes, et qui ont eu l'impression d'être jugées et exclues» nous expliquait Jean-Louis de la Vaissières, journaliste pour l'AFP. « Dans l'Église, sans doute y a-t-il eu quelque chose qui a manqué quand il s'agissait de s'adresser à eux : un message d'accueil, une parole plus réaliste. » Cela changera-t-il avec le nouveau pontificat qui s'élance ?

Sur le plan doctrinal, le Pape François sera fidèle à ses prédécesseurs, traçant un chemin à la fois social (lutte contre la pauvreté, l'exclusion...), et très traditionnel sur le plan de l'éthique (défense de l'embryon...). L'objectif pour l'Église est de défendre la vie de sa conception à sa mort naturelle. « Être croyant c'est d'abord dire oui à la vie, perçue comme un don, une bonne nouvelle, et construire à partir de cette vie, à partir de ce qui m'arrive, jamais contre elle » explique le philosophe Martin Steffens. Du coup, la politique en tant que telle se doit de servir la personne pour qu'elle puisse s'épanouir dans de dignes conditions. Pour le Vatican ce n'est actuellement pas le cas, d'où les critiques du pape à l'encontre de la finance, ou de l'irrespect vis-à-vis de la nature, don de Dieu indispensable pour la croissance de l'homme.

De l'amitié avant toute chose

D'essence divine, l'Église ne se définit pas « du monde », mais « dans le monde ». Avec tâtonnements et détours, elle participe donc de son cheminement et de ce qu'il est. « Ce monde, si pour bien de ses aspects nous nous montrons sévères envers lui, nous ne pouvons le regarder comme un ennemi. Il nous appartient de travailler en son sein pour le rendre meilleur » explique le Père Duverne.

Au sommet de la Place d'Espagne à Rome, les fraternités monastiques de Jérusalem se sont installées dans ce qui est appelé la Trinité des Monts. Ici aussi l'endroit en plein centre historique est splendide. Ici aussi d'ailleurs, comme à Tre Fontane, la mission se vit comme une présence priante et accueillante. « Dieu est présent dans le cœur de chaque homme quel qu'il soit » nous explique le Frère Stéphane-Marie. « Ne pas aimer ses contemporains, ce serait se mettre à détester Dieu. Notre mission est d'aimer et de chercher un cœur à cœur avec Dieu, et c'est à travers le regard de l'autre, de mon voisin ou de l'étranger que je peux m'émerveiller de la présence du Christ au milieu de nous ».

« J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger » disait Stefan Zweig. Gageons que l'Église du XXIe siècle marchera en sa compagnie.

Bosco d'Otreppe depuis Rome


Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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Retrouvez l'ensemble de notre série ici

22/12/2013

Pourquoi l'Église veut-elle vous reconquérir?

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Car elle n'a pas oublié votre adresse et entend vous le faire comprendre. Mais pourquoi ?

On sentait bien que ce restaurant n'était pas un restaurant comme les autres. Comment dire ? Le service, la décoration, la saveur des plats ? Tout était pourtant rigoureusement professionnel...

C'est à 22 heures tapantes que nous avons découvert le stratagème, ou plutôt la Sainte Vierge illuminée soudain dans un coin de la vaste salle à manger par deux cierges embrasés. Tout s'est alors arrêté : le service, les conversations, le bruit, les regards furtifs, pour se fixer sur les quelques serveuses retrouvant leur vocation première, celle de religieuses, et leur activité essentielle, la prière. De l'eau vive alors, cet étrange restaurant, s'est élevé dans la nuit une série de cantiques à la Vierge, dont les étoiles romaines connaissent si bien les refrains.

L'eau vive, nous explique notre guide, n'est pas un restaurant comme les autres. « Il y a quelques années encore, avant que le lieu ne soit trop connu, il était un véritable repère à évêques et cardinaux. Échappés des murs du Vatican, en tenues discrètes, ils venaient y débriefer les journées. Mais la qualité première de cette adresse est qu'elle soit tenue par des religieuses qui y assurent le service et la gestion : les Travailleuses missionnaires de l'Immaculée. » Un nom bien long, pour des sœurs venues des quatre horizons ayant décidé d'offrir leur vie pour le Christ et son message. Le restaurant leur permet de financer leurs études à Rome, mais surtout, nous explique l'une d'elle, « de servir le pain quotidien, et en met principal, la nourriture spirituelle, la prière, l'eau vive, le message du Christ qui rassasie les âmes ».

Dans le centre historique de Rome, L'eau vive est à lui seul le résumé de la mission internationale de l'Église. Les religieuses, pour la plupart asiatiques ou africaines nous rappellent son histoire et son expansion réalisée depuis nos contrées ; leur présence à Rome, nous remémore combien la vétérane, mais parfois si fatiguée Église occidentale se nourrit aujourd'hui de la spiritualité énergique de ces continents plus lointains.

Mais trêve de resto, allons à l'essentiel. Car finalement, pourquoi cela doit-il exister des Travailleuses missionnaires ? Pourquoi tant de religieux à travers les temps, les terres, les mers se sont-ils usé les semelles pour aller clamer l'Évangile aux âmes les plus reculées ? Ne pouvaient-ils pas s'en satisfaire de leur foi, de leur Dieu, de leurs crucifix pour ne pas aller le proposer aux différents points cardinaux ? Et aujourd'hui que la crise de la chaise vide touche la grande majorité des églises occidentales, que la sécularisation taille des croupières aux paroisses, que la globalisation, la mondialisation et le multiculturalisme plongent nos langages (quels qu'ils soient) dans des doutes profonds, qu'ont-ils à parler, au Vatican, de la nouvelle évangélisation qui entend reconquérir l'Europe perdue ? Car ne vous en faites pas, pratiquants fidèles ou intrépides païens que vous êtes : le Vatican n'a pas oublié votre adresse, et entend bien rappeler le Christ à votre bon souvenir. Alors, passons les faits : oui en Europe occidentale l'Église est en crise de vocation, de foi, de ferveur ; et venons-en aux racines : comment, avec qui et pourquoi l'Église compte nous reconquérir.

Pourquoi ? Parce qu'il y eut un homme en Galilée

Car Jésus, aussi bon qu'il fut sur les chemins de Galilée, n'a pas trop laissé le choix à ses apôtres (qui ne se sont pas fait prier – reconnaissons-le). « Allez, faites de toutes les nations des disciples ». Pouvait-on être plus clair ? Mais le Christ avait solidement assuré ses arrières pour ne pas prêcher dans le vide. Relisez les textes, les témoignages, écoutez les prêtres, les missionnaires d'aujourd'hui, un mot leur revient avec constance à la bouche : la joie. « Jésus est source de joie, de liberté, de bonheur, il a changé ma vie » nous raconte Anne-Laure, 21 ans, en pleine mission d'évangélisation pour la communauté de l'Emmanuel. « Un moment, cette joie déborde du cœur, que puis-je faire d'autre que de la partager ? » « Cela devient une vraie nécessité que de partager la foi » renchérit sa comparse Sixtine.

« La foi est la clé de mon bonheur, que pourrais-je offrir de plus beaux aux autres que le message du Christ, de quoi pourrais-je témoigner d'autre si ce n'est de l'amour de Dieu ?» Anne-Laure résume à elle seule ce que nous avons perçu chez de nombreux croyants. On peut y voir bien entendu une version naïve et bien éloignée des véritables desseins de l'Église, impatiente qu'elle serait, tel un puissant lobby, de reconquérir un pouvoir d'influence perdu. Sans doute y a-t-il des deux, mais sans doute pouvons-nous dire avec assurance que l'élan principal est bien cette envie sincère de partager un sentiment intérieur. « Le bonheur n'est rien s'il n'est pas partagé », rapporte un dicton. C'est exactement cela, avec chez les catholiques, si on les écoute, une dimension essentielle et vitale dans ce partage.

« Allez vers les autres, vers les périphéries » insiste sans cesse le Pape François. « Souvenez-vous du Christ mort sur la croix, pour nous sauver, les bras grands ouverts sur le monde » rappelle un vieux prêtre romain en pleine homélie. « Notre Dieu est un dieu centrifuge qui nous envoie vers les autres pour partager et jamais imposer » explique le philosophe catholique Martin Steffens. Car le chrétien a des balises bien claires pour évangéliser, celles de la liberté de l'autre. Pourtant est-il possible d'évangéliser sans tomber dans le prosélytisme ? L'équation est-elle envisageable ? Comment les catholiques se justifient-ils ? Il nous reste trois articles, et tant de choses à découvrir.

Bosco d'Otreppe depuis Rome

Une série d'articles réalisée avec l'aide du Fonds pour le journalisme

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