carnets du vatican
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24/12/2013

Comment l'Église veut vous reconquérir

Comment, avec quel uniforme, quelles armes, quel sourire et quelles paroles la troupe des catholiques en marche compte-t-elle progresser ?
(Comment l'Église veut vous reconquérir. Retrouvez ici l'ensemble de notre dossier)

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« Va, avance, surtout vers les yeux qui te regardent. Sois le virtuose du premier pas. Ton sourire te confère tous les droits. » Dans les méandres chauds de Marseille, le Père Zanotti se promène en soutane noire et bien cintrée, les souliers cirés et le visage net. Il fait partie de ces nombreux jeunes prêtres que l'on décrit comme le clergé ensoutané, ceux-là mêmes qui prônent une affirmation claire de soi et de la foi. Dans son livre « Au diable la tiédeur », il lance avec fougue de nombreux conseils à ses frères les prêtres, pour redorer les blasons des Églises. «  Choisis la classe, le style, jamais la mode. Et du panache, s'il te plait, comme en ont les saints ! »

Ces dernières décennies, l'Église a bien souvent préféré se faire discrète au sein du monde : tel le levain caché dans la pâte pour la faire monter. Une frange plus large aujourd'hui du jeune clergé occidental revient à l'affirmation visible de soi. Dans la rue, dans les cafés, sur les réseaux sociaux, les voici qui s'avancent fiers de porter le col romain. Comme pour tout, on peut avoir des évènements une double lecture. Si plusieurs défendent l'identité affirmée comme prémisse indispensable à toute rencontre, d'autres ont peur d'y lire une réelle crispation identitaire.

Quelles que soient les analyses, un nouveau vent d'évangélisation s'empare de l'Église aux côtés du Pape François. Les défis sont pourtant immenses et difficiles. Comment par exemple témoigner d'un message universel à une société particulière ? Rien que cette équation offre des cheveux gris aux plus grands vaticanistes. Mais le pape François donne l'impression de passer outre tous les consultants qui pourraient accourir aux portes de ses bureaux. « Avanti » lance-t-il enthousiaste et spontané, la bible sous les yeux, à une foule qui en redemande. « Allons aux périphéries, tournons-nous vers les plus démunis ». « Prêtres soyez des pasteurs pénétrés de l'odeur de vos brebis ».

Car la question du comment évangéliser est très pratique finalement. Le croyant doit replonger les mains dans le cambouis du monde semble dire le pape, se frotter à la réalité avec sa vie en étendard. Être chrétien, ce n'est en effet pas être le porte-parole d'une philosophie ou d'une doctrine. « C'est un mode de vie qui couvre l'existence de A à Z » explique un prêtre. Et si croire est une joie, alors croyants « soyez joyeux » a souvent répété le pape. Ne vous laissez pas aller à la « mélancolie », sous peine d'arborer une triste « face de piment au vinaigre ».

La liberté comme balise, la vérité comme fanion, la raison comme compagne

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Malgré tout, l'évangélisation trouve d'abord sa source dans la prière. S'il y a autant de façon d'évangéliser qu'il y a de croyants, « la base universelle est la prière » nous explique le philosophe Martin Steffens, « tout comme le but ultime est la rencontre avec le Christ ». « Et n'oublions surtout pas que nous sommes dans une logique du partage, et non pas dans l'imposition d'une idée. » « Évangéliser, avant tout prosélytisme, c'est mettre l'évangile à la portée de tous » explique le Père et sociologue Nicolas de Brémond d'Ars.

Quoi qu'ait pu faire l'Église au cours de son histoire, « la liberté est une valeur non négociable si nous voulons que l'évangélisation soit véritable ». « De même que le Christ a voulu nous rendre libres, ne cherchons jamais à imposer quoi que ce soit » insiste Anne-Laure, jeune croyante.

« Pour autant, vient aussi un moment délicat où il faut affirmer clairement qu'être chrétien ce n'est pas qu'être gentil, mais que c'est un chemin au cours duquel nous sommes amenés à rencontrer le Christ qui est La Vérité » continue Martin Steffens. « Il y a toujours ce moment du ou bien, ou bien. Vais-je suivre le Christ jusqu'au bout ? Accepter qu'il soit cette Vérité ? C'est le moment où je dois choisir, et où intervient la foi en Dieu et en l'Église. »

Comme la foi nourrit la raison, la raison doit nourrir la foi précise en substance le Père Jacquinet membre du conseil pontifical pour les laïcs. L'un ne va pas sans l'autre, et trop d'expériences d'évangélisation oublient l'un de ces deux piliers.

L'Esprit-Saint, l'accordeur de conscience

Sans que la vie soit un amas d'interdits (au contraire, le grand commandement qui se trouvait dans la besace du Christ était positif : aimez-vous les uns les autres), être catholique, nous en parlions plus haut, c'est d'abord agir en tant que catholique. De la librairie au restaurant, en passant par la machine à café. À travers son travail, sa famille, sa vie quotidienne et la vie qu'il mène, le croyant est donc appelé à « sanctifier » le monde. C'est à dire à tout faire selon les volontés de Dieu pour annoncer ce dernier, et contribuer à rendre, selon son point de vue, notre terre plus joyeuse.

Vous en conviendrez, la mission n'est pas simple, et demande une humilité exemplaire face à son propre intérêt, face à son orgueil et son égoïsme, face aux volontés de Dieu et face à la liberté de l'Autre, valeur capitale et essentielle que le catholique, pour agir en cohérence, se doit de respecter (répétons-le).

Mais soulignons-le aussi, il n'est pas seul le chevalier catholique. Il tient dans son cœur un allié de poids : l'incontournable Esprit Saint. L'Esprit Saint, c'est ce don de Dieu qui se donne à lui, pour qu'il puisse accorder son intelligence avec la volonté divine. En d'autres mots, c'est l'Esprit Saint qui éclaire l'homme à travers sa conscience, et lui fait comprendre ce que Dieu veut de et pour lui.

Au croyant dès lors, par son intelligence, par l'écoute de soi, de son ressenti, de se mettre avec humilité au diapason de sa conscience. « Aime, même avec maladresse, mais aime » recommanderait le Père Zanotti à Marseille. Il suffit souvent de quelques mots pour résumer les évangiles, et parler de l'évangélisation.

 Bosco d'Otreppe à Rome

Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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Retrouvez ici l'ensemble de notre série

Photo 2 : Olivier Terlinden (photonatureethumanite.com)

Une comm' qui a deux mille ans

Historienne, Marie-François Baslez retrouve dans l'évangélisation d'aujourd'hui ce qui a fait le succès des chrétiens lors des premiers siècles.

(Comment l'Église veut vous reconquérir. Retrouvez ici l'ensemble de notre dossier)

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Sans doute une des périodes les plus fascinantes et les plus décisives de l'histoire occidentale est-elle celle du IVe siècle, autour du mois fatidique de février 313. Ces semaines-là, Constantin décide de promulguer son fameux édit de Milan, accorde à tous la liberté religieuse et permet surtout au christianisme de sortir de l'illégalité et de s'organiser avec l'appui du pouvoir (il est devenu la religion de l'empereur) pour conquérir l'Empire. L'Occident, le monde et son histoire jusqu'à nos jours s'en trouveront fondamentalement bouleversés.

Cependant, comme nous l'explique Marie François Baslez, « les chrétiens ne sont pas arrivés les mains vides », tout ne s'est pas joué en 313. Au fil des premiers siècles, ils se sont forgé une crédibilité pour s'imposer aux yeux de Constantin. « C'est au IIIe siècle qu'ils gagnent vraiment en visibilité. À l'époque, ils sont de plus en plus nombreux, et l'aide sociale qu'ils organisent envers les malades et les plus démunis devient extra-communautaire. C'est très nouveau à l'époque. Leurs réseaux entre des pôles et des cités évangélisées sont de plus en plus variés, et la communication qu'ils mettent en place est très organisée ».

Pour Marie-François Baslez d'ailleurs, la communication des catholiques a traversé les siècles. « Sans téléphone, sans les médias actuels, la communication s'organisait par réseaux. Ces derniers sont variés, hiérarchisés et s'insèrent dans les structures de la société comme l'avait déjà conseillé St Paul. On y retrouve des notables des villes aussi bien que des habitants de la campagne. La transmission des idées se passe par l'oral, mais principalement par l'écrit. Ainsi, ce sont les premiers chrétiens qui ont transformé nos livres, les ont miniaturisé. Avec eux, nous sommes passés des rouleaux aux codex qui ont donné le format de nos livres modernes. Les épitres sont nombreuses, certaines lettres sont codées, nous avons des traces d'un crypto-christianisme. Et puis il y a un travail archivistique impressionnant qui permet de conserver toutes les lettres de St Paul par exemple. »

Aujourd'hui donc, alors que la pratique religieuse est redevenue minoritaire, on retrouve chez les catholiques ce qui a fait la popularité des chrétiens dans l'antiquité conclut Marie-François Baslez : « une communication appuyée, une commensalité régulière (le fait de s'attabler pour discuter), et une aide sociale universelle et très développée ».

Entretien Bosco d'Otreppe

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Marie-François Baslez est historienne, professeur d’histoire grecque à l’université de Paris IV-Sorbonne. Son livre Comment notre monde est devenu chrétien (Points, 2010) a été salué par la critique et considéré comme un ouvrage de synthèse indispensable pour approcher cette période de notre histoire.








Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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23/12/2013

Et pour l'Église, c'est qui le monde ?

 Comment le considère-t-elle ? Et comment envisage-t-elle son rôle en son sein ?

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Nous descendons une ligne de métro romaine jusqu'à son terminus, et arrivons à Tre Fontane, où nous attendent les Petites sœurs de Jésus. Immeubles à l'horizon, nous sommes dans la banlieue de Rome, mais l'endroit entouré de verdure, d'oliviers et de calme est un véritable oasis. Une soeur nous accueille au milieu de petites maisons de bois qui entourent une chapelle toute simple. « Sœur Magdeleine, qui a fondé notre congrégation, voulait que l'on vive au milieu des populations, exactement comme elles, sans aucun rapport d'autorité. Nous vivons dans des roulottes, des HLM ou des chalets en fonction des pays. Quand cela est possible, nous travaillons dans les usines, dans les fermes pour gagner notre pain, et nous partageons la vie des gens en toute simplicité. Nous souhaitons être une présence paisible et priante. Si les gens nous aiment, ils se diront que notre maitre, le Christ, est bon. Voilà l'essentiel. » Quelques sœurs s'occupent du potager ou de la menuiserie, d'autres de la cuisine, certaines repeignent des volets sous le soleil romain. Dans la bibliothèque, nous découvrons les écrits de Soeur Magdeleine, qui a inscrit la spiritualité de sa congrégation dans les pas de Charles de Foucauld. La foi et la force de cette fondatrice qui a parcouru le monde au péril de sa vie sont époustouflantes.

Aujourd'hui, les Petites sœurs de Jésus sont aux quatre coins des continents. Le soir à table, les sœurs romaines parlent avec passion de l'actualité et de ce monde, ce fameux bateau sur lequel elles se sont embarquées. « Vous savez ce que nous a toujours répété sœur Magdeleine ? » nous confie l'une d'entre elles qui nous salue à la porte de sa fraternité. « Elle nous disait toujours : vous êtes des petites sœurs de rien du tout, juste un sourire sur le monde. »

Deux étrangers sur le chemin du temps

Photo Olivier Terlinden

La phrase fait mouche, et sur le trajet du retour nous nous demandons si elle ne décrit pas avec justesse la place de l'Église dans nos sociétés. Peut-être, et on aimerait le croire, mais les relations entre nos sociétés et l'Église sont bien souvent plus difficiles, tant les deux parties paraissent ne plus pouvoir se comprendre. La doctrine romaine semble en déphasage total avec l'évolution du monde (mariage homosexuel, avortement, bioéthique...), et ce monde, justement, ne comprend pas pourquoi le Vatican ne peut suivre sa marche.

En fait, le drame pour l'Église, c'est qu'être progressiste aux yeux du monde, ce n'est pas toujours progresser. Le drame pour l'Église, c'est que l'Homme n'est plus au centre de rien, que la spiritualité a disparu au profit d'un matérialisme « ravageur », et que l'humain se prend pour « un démiurge capable de décider de l'heure de sa mort ». Le drame pour l'Église, c'est ce relativisme qu'ont dénoncé les derniers papes et qui fait croire que tout vaut tout. En se refusant de tomber dans un manichéisme primaire, l'Église assure qu'il y a le bien et qu'il y a le mal, mieux même, elle affirme ce qu'est la Vérité, le chemin et la vie : son Dieu.

Mais le vrai dommage, le dommage essentiel pour l'Église et notre société occidentale (si du moins nous pouvons en parler au singulier), c'est que les deux ne trouvent plus les mots pour dialoguer réellement. Et pourtant, n'auraient-elles pas tant de choses à se dire et s'apprendre ?

Sans doute les médias ne peuvent-ils ou ne prennent-ils plus le temps d'expliquer, de fouiller et de tenter de comprendre la doctrine de l'Église, mais les torts n'en sont pas moins partagés.

« Il y a eu au sein de l'Église un manque de réactivité face à certains problèmes , certaines situations, certaines personnes qui ne vivent plus suivant ses préceptes, et qui ont eu l'impression d'être jugées et exclues» nous expliquait Jean-Louis de la Vaissières, journaliste pour l'AFP. « Dans l'Église, sans doute y a-t-il eu quelque chose qui a manqué quand il s'agissait de s'adresser à eux : un message d'accueil, une parole plus réaliste. » Cela changera-t-il avec le nouveau pontificat qui s'élance ?

Sur le plan doctrinal, le Pape François sera fidèle à ses prédécesseurs, traçant un chemin à la fois social (lutte contre la pauvreté, l'exclusion...), et très traditionnel sur le plan de l'éthique (défense de l'embryon...). L'objectif pour l'Église est de défendre la vie de sa conception à sa mort naturelle. « Être croyant c'est d'abord dire oui à la vie, perçue comme un don, une bonne nouvelle, et construire à partir de cette vie, à partir de ce qui m'arrive, jamais contre elle » explique le philosophe Martin Steffens. Du coup, la politique en tant que telle se doit de servir la personne pour qu'elle puisse s'épanouir dans de dignes conditions. Pour le Vatican ce n'est actuellement pas le cas, d'où les critiques du pape à l'encontre de la finance, ou de l'irrespect vis-à-vis de la nature, don de Dieu indispensable pour la croissance de l'homme.

De l'amitié avant toute chose

D'essence divine, l'Église ne se définit pas « du monde », mais « dans le monde ». Avec tâtonnements et détours, elle participe donc de son cheminement et de ce qu'il est. « Ce monde, si pour bien de ses aspects nous nous montrons sévères envers lui, nous ne pouvons le regarder comme un ennemi. Il nous appartient de travailler en son sein pour le rendre meilleur » explique le Père Duverne.

Au sommet de la Place d'Espagne à Rome, les fraternités monastiques de Jérusalem se sont installées dans ce qui est appelé la Trinité des Monts. Ici aussi l'endroit en plein centre historique est splendide. Ici aussi d'ailleurs, comme à Tre Fontane, la mission se vit comme une présence priante et accueillante. « Dieu est présent dans le cœur de chaque homme quel qu'il soit » nous explique le Frère Stéphane-Marie. « Ne pas aimer ses contemporains, ce serait se mettre à détester Dieu. Notre mission est d'aimer et de chercher un cœur à cœur avec Dieu, et c'est à travers le regard de l'autre, de mon voisin ou de l'étranger que je peux m'émerveiller de la présence du Christ au milieu de nous ».

« J'ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu'à les juger » disait Stefan Zweig. Gageons que l'Église du XXIe siècle marchera en sa compagnie.

Bosco d'Otreppe depuis Rome


Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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