carnets du vatican
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26/12/2013

Qui sont les hérauts de la foi aujourd'hui ?

L'Église, aussi immense soit-elle, sait s'organiser. Et cela lui est vital.

Photo Olivier Terlinden

Imaginez, au même moment, une maman-catéchiste sous les vitraux d'une église ardennaise racontant la vie du Christ à 4-5 jeunes adolescents ; un groupe de trois personnes marchant ensemble dans la campagne polonaise en priant le chapelet ; une jeune femme en train de se confesser dans une église de Colombie ; un missionnaire fatigué, recevant le dernier sacrement après avoir arpenté tant de paysages africains ; un jeune prêtre célébrant sa première messe en Asie ; un homme seul, dans une grande ville, abandonné de tous et pestant contre son Dieu qu'il ne voit plus, ne reconnait plus, ne sent plus ; huit cardinaux dans un salon de Rome, s'apprêtant à être reçus par le pape pour parler de l'avenir de la Curie, le gouvernement à la tête de l'Église.

L'Église, à travers le monde est un paquebot immense, inimaginable, gigantesque, fait de centaines de millions d'hommes et de femmes, forts de cultures différentes, de vies aux antipodes, de leurs vécus, de leurs sensibilités, mais néanmoins sensiblement tournés vers une même doctrine, vers les mêmes textes, vers un même Dieu.

Il y a là quelque chose d'impensable, ou en tout cas d'unique comme l'écrit Olivier Bobineau à l'entame de son livre L'Empire des papes. N'est-il pas fascinant « de se dire que tous les dimanches de l'année et à travers le monde entier, plus d'un-milliard-deux-cents millions de personnes sont appelées et exhortées par un centre politique et spirituel, à participer à une célébration, la messe, dont la structure (...) et les contenus (...) sont scrupuleusement identiques ? Quelle autre institution, quel autre appareil d'autorité (...) peut se prévaloir d'un tel pouvoir sur toute la planète Terre ? »

Le catholicisme, à travers l'image que donne le Vatican, est en effet la religion la plus centralisée, la plus institutionnalisée qui a pu, avec toutes les limites de l'exercice, réaliser une prouesse impressionnante : celle de synthétiser deux-mille ans de patrimoine, de culture, de pensées philosophiques et théologiques, d'aventures humaines dans un même livre : Le Catéchisme de l'Église catholique. Car, quoique l'on en pense, et sans jugement de valeur aucun, la doctrine de l'Église, certes toujours en (lente) évolution, est redoutablement argumentée et terriblement cohérente.

Pourtant, au moment d'embrasser la nouvelle évangélisation, et de combattre la sécularisation dans une société qui connait une crise de l'engagement tout autant que de ses institutions, comment l'Église gère-t-elle son rapport à la hiérarchie, alors que le Christ lui-même répétait à ses disciples « Ne vous faites pas appeler Maitre » ? Comment l'Église s'organise-t-elle pour résister aux soubresauts de l'Histoire et de son histoire ?

Nous n'aurons évidemment pas la possibilité de répondre à ces questions, mais trois mots sont indispensables à retenir lorsque l'on parle de l'Église-institution : égalité, unité et solidarité.

Un corps en marche

En fait, l'Église qui est le peuple de Dieu, est très simple à comprendre et à représenter : il suffit de prendre l'image du corps. Saint-Paul utilisait déjà l'image de cette Église, corps du Christ, qui a à sa tête Dieu lui-même, et qui est composée d'une diversité d'organes : les baptisés. Tous les organes sont différents, mais tous doivent être ensemble tournés vers la même volonté (voici ce qui donne l'unité). Chacun tient son propre rôle, mais tous sont indispensables (voici ce qui confère l'égalité). Chacun a besoin de l'autre en bonne santé (voici ce qui nous mène, notamment, à la solidarité interpersonnelle et au service – notion ô combien importante aussi pour comprendre l'Église).

Tout ceci aurait le mérite d'être développé bien entendu. Pour le dire autrement cependant, au-delà de toute hiérarchie, les baptisés sont foncièrement égaux dans l'Église. « Il n'y a pas de catholiques inutiles » a insisté le pape François. Bref, entre un pape et un simple laïc, Dieu n'a pas de préférence, et l'un n'a pas plus de chance que l'autre d'accéder au paradis (sauvé !).

Chacun à sa place donc, en fonction de ses talents et au service d'une même mission (évangéliser), armé d'une seule lanterne pour le guider : le Christ. « C'est cela qui est formidable dans l'Église » nous explique le prêtre Jean-François Mertz, « si mon voisin a des talents que je n'ai pas, c'est que j'en ai qu'il n'a pas. Alors ne soyons pas jaloux, mais réjouissons-nous, chacun à notre manière nous enrichissons l'Église et travaillons au bien du monde avec nos propres instruments ».

Une image très frappante du début du pontificat de François, fut l'adoration universelle organisée au même moment à travers le monde. L'adoration, c'est le fait de se recueillir devant une hostie exposée, qui est pour le catholique véritablement Dieu. C'est très difficile à comprendre si l'on a pas la foi, mais l'adoration est une prière avec la présence réelle de Dieu à ses côtés. Ce fut un moment, reconnaissons-le, très impressionnant. À travers les différents fuseaux horaires, de la plus grande basilique aux plus petites chapelles de campagnes, du pape à la plus dévouée des sacristaines, on pouvait voir des milliers de catholiques agenouillés devant leur Dieu, semblant y puiser énergie, force et courage.

Cette image illustrait l'universalité, l'unité, la solidarité, l'égalité, l'humilité même (n'ayons pas peur des mots) de ces catholiques face à quelque chose qui les dépasse.

On connait les failles de cette Église imparfaite, son manque de dialogue ou d'écoute parfois, certaines de ses divisions, de ses luttes internes et politiques, de ses scandales. Mais que l'on croie ou non, on ne peut oublier que pour le catholique, cette Église en cheminement sur la terre est à la fois humaine et divine, et que l'on ne peut jamais la penser sans envisager cette double nature.

Qui va réévangéliser l'Europe, pourquoi, comment ? L'Église tout entière, « soucieuse de partager sa foi qui la rend heureuse », et portée par l'adoration (au sens propre comme au sens figuré) de son Dieu.

 Est-ce naïf d'envisager l'Église sous cet angle ? Peut-être, mais certains y croient.

Bosco d'Otreppe depuis Rome

Photo Olivier Terlinden (photonatureethumanite.com)

Un dossier réalisé avec le précieux soutien du Fonds pour le Journalisme de la communauté française

 

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24/12/2013

Comment l'Église veut vous reconquérir

Comment, avec quel uniforme, quelles armes, quel sourire et quelles paroles la troupe des catholiques en marche compte-t-elle progresser ?
(Comment l'Église veut vous reconquérir. Retrouvez ici l'ensemble de notre dossier)

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« Va, avance, surtout vers les yeux qui te regardent. Sois le virtuose du premier pas. Ton sourire te confère tous les droits. » Dans les méandres chauds de Marseille, le Père Zanotti se promène en soutane noire et bien cintrée, les souliers cirés et le visage net. Il fait partie de ces nombreux jeunes prêtres que l'on décrit comme le clergé ensoutané, ceux-là mêmes qui prônent une affirmation claire de soi et de la foi. Dans son livre « Au diable la tiédeur », il lance avec fougue de nombreux conseils à ses frères les prêtres, pour redorer les blasons des Églises. «  Choisis la classe, le style, jamais la mode. Et du panache, s'il te plait, comme en ont les saints ! »

Ces dernières décennies, l'Église a bien souvent préféré se faire discrète au sein du monde : tel le levain caché dans la pâte pour la faire monter. Une frange plus large aujourd'hui du jeune clergé occidental revient à l'affirmation visible de soi. Dans la rue, dans les cafés, sur les réseaux sociaux, les voici qui s'avancent fiers de porter le col romain. Comme pour tout, on peut avoir des évènements une double lecture. Si plusieurs défendent l'identité affirmée comme prémisse indispensable à toute rencontre, d'autres ont peur d'y lire une réelle crispation identitaire.

Quelles que soient les analyses, un nouveau vent d'évangélisation s'empare de l'Église aux côtés du Pape François. Les défis sont pourtant immenses et difficiles. Comment par exemple témoigner d'un message universel à une société particulière ? Rien que cette équation offre des cheveux gris aux plus grands vaticanistes. Mais le pape François donne l'impression de passer outre tous les consultants qui pourraient accourir aux portes de ses bureaux. « Avanti » lance-t-il enthousiaste et spontané, la bible sous les yeux, à une foule qui en redemande. « Allons aux périphéries, tournons-nous vers les plus démunis ». « Prêtres soyez des pasteurs pénétrés de l'odeur de vos brebis ».

Car la question du comment évangéliser est très pratique finalement. Le croyant doit replonger les mains dans le cambouis du monde semble dire le pape, se frotter à la réalité avec sa vie en étendard. Être chrétien, ce n'est en effet pas être le porte-parole d'une philosophie ou d'une doctrine. « C'est un mode de vie qui couvre l'existence de A à Z » explique un prêtre. Et si croire est une joie, alors croyants « soyez joyeux » a souvent répété le pape. Ne vous laissez pas aller à la « mélancolie », sous peine d'arborer une triste « face de piment au vinaigre ».

La liberté comme balise, la vérité comme fanion, la raison comme compagne

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Malgré tout, l'évangélisation trouve d'abord sa source dans la prière. S'il y a autant de façon d'évangéliser qu'il y a de croyants, « la base universelle est la prière » nous explique le philosophe Martin Steffens, « tout comme le but ultime est la rencontre avec le Christ ». « Et n'oublions surtout pas que nous sommes dans une logique du partage, et non pas dans l'imposition d'une idée. » « Évangéliser, avant tout prosélytisme, c'est mettre l'évangile à la portée de tous » explique le Père et sociologue Nicolas de Brémond d'Ars.

Quoi qu'ait pu faire l'Église au cours de son histoire, « la liberté est une valeur non négociable si nous voulons que l'évangélisation soit véritable ». « De même que le Christ a voulu nous rendre libres, ne cherchons jamais à imposer quoi que ce soit » insiste Anne-Laure, jeune croyante.

« Pour autant, vient aussi un moment délicat où il faut affirmer clairement qu'être chrétien ce n'est pas qu'être gentil, mais que c'est un chemin au cours duquel nous sommes amenés à rencontrer le Christ qui est La Vérité » continue Martin Steffens. « Il y a toujours ce moment du ou bien, ou bien. Vais-je suivre le Christ jusqu'au bout ? Accepter qu'il soit cette Vérité ? C'est le moment où je dois choisir, et où intervient la foi en Dieu et en l'Église. »

Comme la foi nourrit la raison, la raison doit nourrir la foi précise en substance le Père Jacquinet membre du conseil pontifical pour les laïcs. L'un ne va pas sans l'autre, et trop d'expériences d'évangélisation oublient l'un de ces deux piliers.

L'Esprit-Saint, l'accordeur de conscience

Sans que la vie soit un amas d'interdits (au contraire, le grand commandement qui se trouvait dans la besace du Christ était positif : aimez-vous les uns les autres), être catholique, nous en parlions plus haut, c'est d'abord agir en tant que catholique. De la librairie au restaurant, en passant par la machine à café. À travers son travail, sa famille, sa vie quotidienne et la vie qu'il mène, le croyant est donc appelé à « sanctifier » le monde. C'est à dire à tout faire selon les volontés de Dieu pour annoncer ce dernier, et contribuer à rendre, selon son point de vue, notre terre plus joyeuse.

Vous en conviendrez, la mission n'est pas simple, et demande une humilité exemplaire face à son propre intérêt, face à son orgueil et son égoïsme, face aux volontés de Dieu et face à la liberté de l'Autre, valeur capitale et essentielle que le catholique, pour agir en cohérence, se doit de respecter (répétons-le).

Mais soulignons-le aussi, il n'est pas seul le chevalier catholique. Il tient dans son cœur un allié de poids : l'incontournable Esprit Saint. L'Esprit Saint, c'est ce don de Dieu qui se donne à lui, pour qu'il puisse accorder son intelligence avec la volonté divine. En d'autres mots, c'est l'Esprit Saint qui éclaire l'homme à travers sa conscience, et lui fait comprendre ce que Dieu veut de et pour lui.

Au croyant dès lors, par son intelligence, par l'écoute de soi, de son ressenti, de se mettre avec humilité au diapason de sa conscience. « Aime, même avec maladresse, mais aime » recommanderait le Père Zanotti à Marseille. Il suffit souvent de quelques mots pour résumer les évangiles, et parler de l'évangélisation.

 Bosco d'Otreppe à Rome

Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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Retrouvez ici l'ensemble de notre série

Photo 2 : Olivier Terlinden (photonatureethumanite.com)

Une comm' qui a deux mille ans

Historienne, Marie-François Baslez retrouve dans l'évangélisation d'aujourd'hui ce qui a fait le succès des chrétiens lors des premiers siècles.

(Comment l'Église veut vous reconquérir. Retrouvez ici l'ensemble de notre dossier)

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Sans doute une des périodes les plus fascinantes et les plus décisives de l'histoire occidentale est-elle celle du IVe siècle, autour du mois fatidique de février 313. Ces semaines-là, Constantin décide de promulguer son fameux édit de Milan, accorde à tous la liberté religieuse et permet surtout au christianisme de sortir de l'illégalité et de s'organiser avec l'appui du pouvoir (il est devenu la religion de l'empereur) pour conquérir l'Empire. L'Occident, le monde et son histoire jusqu'à nos jours s'en trouveront fondamentalement bouleversés.

Cependant, comme nous l'explique Marie François Baslez, « les chrétiens ne sont pas arrivés les mains vides », tout ne s'est pas joué en 313. Au fil des premiers siècles, ils se sont forgé une crédibilité pour s'imposer aux yeux de Constantin. « C'est au IIIe siècle qu'ils gagnent vraiment en visibilité. À l'époque, ils sont de plus en plus nombreux, et l'aide sociale qu'ils organisent envers les malades et les plus démunis devient extra-communautaire. C'est très nouveau à l'époque. Leurs réseaux entre des pôles et des cités évangélisées sont de plus en plus variés, et la communication qu'ils mettent en place est très organisée ».

Pour Marie-François Baslez d'ailleurs, la communication des catholiques a traversé les siècles. « Sans téléphone, sans les médias actuels, la communication s'organisait par réseaux. Ces derniers sont variés, hiérarchisés et s'insèrent dans les structures de la société comme l'avait déjà conseillé St Paul. On y retrouve des notables des villes aussi bien que des habitants de la campagne. La transmission des idées se passe par l'oral, mais principalement par l'écrit. Ainsi, ce sont les premiers chrétiens qui ont transformé nos livres, les ont miniaturisé. Avec eux, nous sommes passés des rouleaux aux codex qui ont donné le format de nos livres modernes. Les épitres sont nombreuses, certaines lettres sont codées, nous avons des traces d'un crypto-christianisme. Et puis il y a un travail archivistique impressionnant qui permet de conserver toutes les lettres de St Paul par exemple. »

Aujourd'hui donc, alors que la pratique religieuse est redevenue minoritaire, on retrouve chez les catholiques ce qui a fait la popularité des chrétiens dans l'antiquité conclut Marie-François Baslez : « une communication appuyée, une commensalité régulière (le fait de s'attabler pour discuter), et une aide sociale universelle et très développée ».

Entretien Bosco d'Otreppe

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Marie-François Baslez est historienne, professeur d’histoire grecque à l’université de Paris IV-Sorbonne. Son livre Comment notre monde est devenu chrétien (Points, 2010) a été salué par la critique et considéré comme un ouvrage de synthèse indispensable pour approcher cette période de notre histoire.








Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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