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23/12/2013

Pour un retour du religieux en politique ?

9782227485341.jpgJean-Marc Ferry regrette que la religion soit automatiquement exclue du débat démocratique. Mais pour quelles questions, et en quoi pourrait-elle nous être utile ? Il livre une pensée originale et stimulante.

C'est incroyable comme certains livres réveillent en vous l'appétit d'en apprendre toujours plus. Le livre d'entretien entre Jean-Marc Ferry et Élodie Maurot Les lumières de la religion(1) en fait partie.

Professeur honoraire à l'ULB, Jean-Marc Ferry s'y attaque à la modernité, non pas pour en faire une simple critique, mais pour construire à partir d'elle une « modernité seconde ». Concrètement, le philosophe loue la capacité qu'a eu la modernité à partir du XVIIe siècle de séparer la raison publique et politique, des convictions privées et religieuses. Cette séparation explique-t-il, est ce qui a permis le libéralisme politique qui a différencié la recherche du « juste » de la recherche du « bon ». On peut donc avoir les valeurs que l'on veut, définir ce qui nous semble bien et bon, mais le libéralisme, avec les limites qu'il a posées entre ce qui relevait du privé et du public, a dessiné « un cadre qui permet la constitution de normes et leur adoption », normes indispensables à la vie en société et au respect des différentes convictions quant au sens de la vie.

Les religions sont utiles

Pourtant continue-t-il, la politique et le droit libéral sont aujourd'hui amenés à statuer sur des questions « qui ne sont ni strictement matérielles, ni strictement fonctionnelles ». Jean-Marc Ferry fait référence ici à des problèmes sociétaux, des questions d'éthiques, de bioéthiques que la politique peine à prendre en charge tant elles sont « indissociables de certaines visions du bien », « que le libéralisme politique a voulu tenir à distance ». L'euthanasie, les greffes d'organes, les biotechnologies sont donc des problématiques qui touchent au sens de la vie et pour lesquelles, dans le cadre de la démocratie délibérative, le politique ne devrait pas mépriser l'apport des religions. D'un côté, le philosophe craint donc « une sorte de déficit culturel » dans le maintien d'une exclusion du religieux de la la sphère politique, d'un autre, il veut éviter que la politique abandonne ces questions liées à la vie et au rapport à soi exclusivement à la religion ou à la morale, car, précise-t-il, « je crois que la politique a en propre des choses à dire sur ces questions ».

Le défi bien sûr, sera de mettre en place un (long) processus qui permettra l'accueil des religions et de leurs réflexions et apports en la matière. Le tout, et ce n'est pas rien, sera donc de mettre en place une démocratie délibérative au sein de laquelle « la raison publique se forme en chacun par un accueil des raisons des autres dans sa propre raison. Il s'agit d'être sensible aux raisons des autres, de les intégrer dans la formation de sa propre conviction. (...) Nous devons faire entrer dans notre raison un donné plus large. Nous devons nous mettre à l'écoute d'autres raisons que la raison juridique à laquelle nous sommes habitués. Ajoutons que, de leur côté, les religions doivent aussi se rendre poreuses, perméables et sensibles aux raisons séculières. »

Réconcilier devoir et convictions

Car tout semble se jouer dans le cadre de la réciprocité chez Jean-Marc Ferry, et du décentrement de soi d'ailleurs, comme il l'explique dans un chapitre clé consacré à l'amour chrétien sécularisé, capable, par l'attention à l'autre qu'il induit, de nous délivrer de l'angoisse de la mort.

Réfléchir de manière politique, philosophique, historique sur les religions, données majeures de notre siècle, sur leur place et sur leur rôle au sein de la discussion publique, telle est l'ambition de ce livre d'entretien et d'une bonne partie de l’œuvre de Jean-Marc Ferry. Cette ambition est énorme, mais non moins urgente face à la montée de certains communautarismes et fondamentalismes qui trouvent sans doute une partie de leurs origines dans des insatisfactions personnelles. « Dans le modèle libéral classique, le citoyen se trouve divisé entre responsabilité et conviction. Je crois pour ma part, à la suite de Hegel, qu'il est important de réconcilier notre devoir de citoyen – en tant que responsable politique – et notre exigence d'homme d'être reconnu dans ce à quoi nous tenons, nos convictions. Il y a, en chacun, une exigence de reconnaissance intégrale de ce que nous sommes et de ce à quoi nous tenons. »

Livre ambitieux donc, mais réussi et stimulant, il parle du religieux, de la démocratie et témoigne surtout de la nécessaire humilité et de l'indispensable respect face au(x) savoir(s) et face aux autres.

« Certains sont sceptiques sur les chances de réussite. Ils disent que l'on ne pourra jamais réaliser un consensus sur les questions qui impliquent des convictions philosophiques et religieuses, développe Jean-Marc Ferry. Je crois que cette position défaitiste est trop facile. Si l'on est, non pas rationaliste, mais vraiment rationnel, on peut au contraire penser que, même dans ces questions difficiles, un progrès est possible. Cela ne veut pas dire que l'on va réaliser un consensus, ni que l'on va trouver ce qui est juste. Cela veut dire que l'on peut éliminer des erreurs et des aveuglements et que l'on peut ainsi progresser. »

Bosco d'Otreppe

(1) Les lumières de la religion (Bayard, 2013) est un livre d'entretien entre Élodie Maurot, journaliste au quotidien La Croix, diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'École doctorale de Sciences Po, et Jean-Marc Ferry, philosophe, professeur de philosophie politique à l'université de Nantes et professeur honoraire en science politique et philosophie morale à l'Université libre de Bruxelles.


Une série réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

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