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13/12/2013

Le pape n'est ni socialiste ni économiste

pope-francis-time-magazine-cover.jpgPourtant, n'aurait-on pas pu le croire ?

Ce fut la polémique de la quinzaine. Avant qu'il soit élu personnalité de l'année par le magazine Time, François avait fait frémir les rédactions avec son exhortation apostolique Evangelii Gaudium et ses propos sur l'économie et la finance (et on sait à quel point ces quelques syllabes mises bout à bout aiguisent les passions). Deux exemples ?

Paragraphe 53 :

De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. (...) Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. (...). On considère l’être humain en lui-même comme un bien de consommation, qu’on peut utiliser et ensuite jeter.

Et paragraphe 204 :

Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. (...) Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus.

Alors François est-il socialiste, anticapitaliste ou marxiste ? Pire, est-il compétent pour tenir de tels propos ? Très bien résumés par cet article de LaVie.fr, les débats ont chahuté bien des commentateurs.

Rappelons cependant que ces paroles sont loin d'être inédites dans la bouche d'un pape, qu'elles s'inscrivent pleinement dans la droite ligne de la doctrine sociale de l'Église (sur laquelle nous reviendrons largement en 2014), et qu'elles ne sont pas du tout marxistes ou socialistes à proprement parler.

Soulignons plutôt qu'elles ne sont pas signées par un politicien ou un économiste ; c'est un catholique qui les a prononcés, et c'est à ce titre qu'elles pourront être considérées à leur juste valeur. « Le pape François n'est pas un économiste, mais un pasteur » rappelle Michael Sin Winters, du National Catholic Reporter. « Il souligne le danger pour la foi du libertarianisme et du néo-libéralisme de marché. Ces systèmes économiques ont non seulement échoué à réaliser le bien commun, mais ils ont aussi rendu les gens esclaves et empêché leur pleine réalisation précisément parce qu'ils ne laissent pas de place pour Dieu. »

L'indéboulonnable primat

Car que dit le pape ? Il souligne simplement comme beaucoup l'ont fait avant lui que l'Homme n'est pas à sa place s'il n'est pas au coeur de tout, si l'accomplissement de sa vie en plénitude n'est pas l'objectif ultime, et s'il est condamné à servir l'argent, le marché et l'économie. Et pour un pape, un homme peut-il s'accomplir pleinement s'il ne peut laisser de place à la transcendance, à la charité, à la fraternité ? Si un seul de ses frères est rejeté, oublié et marginalisé ?

57. Derrière ce comportement se cachent le refus de l’éthique et le refus de Dieu. Habituellement, on regarde l’éthique avec un certain mépris narquois. On la considère contreproductive, trop humaine, parce qu’elle relativise l’argent et le pouvoir. On la perçoit comme une menace, puisqu’elle condamne la manipulation et la dégradation de la personne. En définitive, l’éthique renvoie à un Dieu qui attend une réponse exigeante, qui se situe hors des catégories du marché. Pour celles-ci, si elles sont absolutisées, Dieu est incontrôlable, non-manipulable, voire dangereux, parce qu’il appelle l’être humain à sa pleine réalisation et à l’indépendance de toute sorte d’esclavage. L’éthique – une éthique non idéologisée – permet de créer un équilibre et un ordre social plus humain.

Bien sûr François sensibilise les dirigeants à la « nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté », mais son discours s'arrête là, à ces quelques prémices sur lesquels sa foi ne le laissera pas transiger.

C'est ainsi qu'il serait judicieux d'analyser son discours comme n'étant pas seulement politique, mais surtout anthropologique. « La crise financière que nous traversons souligne encore le pape, nous fait oublier qu'elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l'être humain ».

On y revient toujours finalement à ce primat qui fonde la vision que l'Église a pour l'humanité, et à ce qu'elle induit : le combat écologique et social, l'accueil, l'égalité, la charité, le refus de la violence et de l'instrumentalisation du corps (prostitution, recherche sur embryons...), la nécessité de mettre en place des soins palliatifs, d'investir dans les maisons d'accueils pour éviter à tout prix l'avortement, l'euthanasie... La vie humaine pour le catholique est une valeur absolue que l'on ne peut brader sous aucun prétexte, et l'économie doit être à son service, sans excuses et sans faux fuyant.

203. La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des questions qui devraient structurer toute la politique économique, or parfois elles semblent être des appendices ajoutés de l’extérieur pour compléter un discours politique sans perspectives ni programmes d’un vrai développement intégral. Beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! C’est gênant de parler d’éthique, c’est gênant de parler de solidarité mondiale, c’est gênant de parler de distribution des biens, c’est gênant de parler de défendre les emplois, c’est gênant de parler de la dignité des faibles, c’est gênant de parler d’un Dieu qui exige un engagement pour la justice.

Alors vous savez, de savoir si son discours s'accorde ou non avec le système actuel, le pape sans doute s'en soucie-t-il bien peu. Il n'a pas pour ambition d'être socialiste, capitaliste, économiste ou marxiste ; il a pour unique vocation celle d'être chrétien.

Bosco d'Otreppe à Rome