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26/11/2013

"Evangelii Gaudium" : François a lancé son programme

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... et ce n'est pas rien. Place des femmes, des laïcs, réformes, unité et diversité de l'Église, pardon, accueil, dialogue... Tout y passe pour le service de l'évangélisation.

Retrouvez ici le décryptage et le "Best of"

Retrouvez ici le texte intégral sur le site du Vatican

 

24/11/2013

L'art nous appartient aussi

Wunderkammer%20Roma.jpgExposée à l'Academia Belgica, une étonnante exposition nous invite à nous rapprocher de l'art contemporain, des œuvres, de nos souvenirs et de notre imagination.


« Tu n'es pas complètement fichu, tant qu'il te reste une bonne histoire, et quelqu'un à qui la raconter. » Alessandro Baricco, Novecento : pianiste. Un monologue.

 

Des papillons de guerre terrassés par des lobbies pacifistes ; la souris de votre enfance, de votre oreiller, de vos dents de lait ; des crânes, souvenirs ultimes et traces irrévocables de l'existence passée de super-héros ; des jardins de nains auxquels tente de rendre leur existence le Front de libération des nains de jardin ; le terrible Croque-Mitaine ; d'élégantes et farouches femmes des bois ; des morceaux râpés de cornes de licornes ; des restes retrouvés figés dans le sable et la chaleur du Chili de mythes oubliés, de dieux abandonnés, de princes foudroyés, de plusieurs rois d'Atlantide et même (oui même) d'Elvis, de Noé, de Merlin et du créateur des statues de l'ile de Pâques. [1]

Tout cela rassemblé devant vos yeux par la grâce d'autant d'objets, de photographies, de gravures, de traces tangibles et de preuves certaines d'un monde encore inexploré. Ces objets, c'est la Wunderkammer qui vous les offre entièrement (vous allez comprendre), et qui par là réveille en vous le creuset de votre imagination (vous allez comprendre aussi). La Wunderkammer, c'est un cabinet des merveilles ou cabinet des curiosités, qui a tracé son chemin de Bruxelles à Venise pour s'exposer quelques mois à Rome, avant de partir pour Hong Kong. « Un cabinet de curiosités contemporain » précisera son curateur Antonio Nardone. « Car la tradition de ces collections remonte aux apothicaires du 16e siècle. À l'époque, en Europe, sur les ports et les grandes places, règne une véritable frénésie. Tous les jours arrivent des récits et des informations sur de nouvelles iles, de nouvelles peuplades découvertes. On nous raconte l'exploration de l'embouchure d'un grand fleuve, du col d'une infranchissable montagne, et par les cales des bateaux arrivent des quatre horizons des objets insoupçonnés. Sans recherches scientifiques réelles, quelques apothicaires puis quelques princes et quelques bourgeois se mettent alors à collectionner ces objets témoins des trois règnes : le monde animal, végétal et minéral. » Passionnés, ils rassemblent tout cela dans des cabinets privés qui ressemblent à de véritables capharnaüms. « Mais mieux encore, continue Antonio Nardone, ils les font visiter à leurs amis, et, fascinés par l'étrangeté de ces objets, les entourent d'histoires exotiques. C'est ainsi que telle fiole de parfum a été achetée sur un marché à un moussaillon qui l'aurait volée à Samarcande sur un bateau revenant d'une ile lointaine. C'est ainsi que tel fémur démesuré devient la preuve de l'existence des géants. »

Terrassées par la rigueur scientifique des temps modernes qui préférèrent classer que relier par l'imagination des réalités lointaines, ces chambres de curiosités se sont retranchées dans les souvenirs des hommes attachés à l'étrange, à l'inédit, « aux traditions merveilleuses et magiques ».

Antonio Nardone a voulu les ressusciter, mais en traitant cette fois des liens « qui unissent nature et création ». Il est donc parti fouiller dans les ateliers d'une bonne vingtaine d'artistes (principalement belges), pour en récupérer des œuvres très originales et très esthétiques, réaliser une expo au ton et à l'atmosphère enchanteurs, et surtout nous rapprocher de l'art avec brio, raviver la flamme de l'imagination et l'enthousiasme de la curiosité. Nous l'avons rencontré sur les hauteurs de Rome, autour d'un café matinal, dans les travées de l'Academia Belgica, où se réveillait doucement l'exposition inaugurée la veille.

Cette exposition nous invite à l'exotisme, au voyage, mais aussi à la curiosité et à l'imagination. Aux ferments de l'art finalement ?

Ce qui rassemble un chercheur en physique nucléaire et un peintre romantique c'est la passion pour la découverte. L'un comme l'autre, il cherchent, ils travaillent, ils persévèrent, ils tombent peut-être sur de l'imprévu, puis ils osent proposer autre chose. L'artiste, son boulot, c'est de porter sur le monde un regard différent, qui lui est propre, pour nous offrir un nouveau rapport au monde. Ici, je présente des objets sortis de leurs contextes, et les expose de manière non traditionnelle : je les accumule comme un trésor. À leur côté, nous avons placé une étiquette technique avec la date, l'artiste... sauf que l'histoire qui les accompagne est tout à fait imaginaire. Et comme c'est l'art qui nous permet d'imaginer, chaque visiteur est invité à se créer sa propre histoire. Donc oui, la grille de lecture de cette exposition est l'histoire, le rêve, le voyage plutôt qu'une explication métaphysique d’œuvres d'art contemporaines.

Photo Charles Bossu

Représenter l'art avec cette clé de lecture cela correspondait-il à un besoin ?

Sans doute, car cela fait trente ans que l'art contemporain est présenté comme quelque chose de très aseptisé, avec des textes explicatifs incompréhensibles. Moins il y a d'art d'ailleurs, plus il y a de texte, et plus ce texte est volontairement compliqué.

Cela voudrait-il dire que l'art est quelque chose que l'on doit ressentir spontanément ?

Oui et non, il ne faut pas forcément une explication, mais bien des clés de lecture, car l'art se lit. La Joconde, si on demande à un enfant de la décrire il dira que c'est une madame qui ressemble à un mec, qui a un manteau et qui sourit. Par contre un spécialiste pourra nous remettre le tableau en perspective, dans le contexte artistique de l'époque en nous parlant de la technique du sfumato, et nous aurons sur l’œuvre un regard ben différent. L'art contemporain bien souvent ne nous offre pas toutes ces clés de lecture, il n'est pas remis dans un contexte social par exemple, qui nous permettrait de mieux l'appréhender.

On reste dans le conceptuel pur et on dissocie le spectateur de l’œuvre ?

Oui, et c'est triste pour l'artiste qui veut faire passer un message ou raconter quelque chose. L'exposition ici ne veut pas critiquer l'art contemporain, mais elle veut en donner une nouvelle clé de lecture qui invite au voyage, à un parcours initiatique personnel.

Photo Charles Bossu

Vous proposez donc à chacun une réappropriation de l'art ?

Oui, et le fait que le spectateur est invité à réinventer l'histoire de l'art est une des premières clés de lecture. Après, si vous êtes touché par une œuvre en particulier, vous pourrez prendre des renseignements sur l’œuvre, sur l'artiste, et découvrir d'autres clés. La Wunderkammer a pour seule prétention d'être une porte d'accès vers l'art contemporain.

> Bosco d'Otreppe, à Rome

[1] Paragraphe librement inspiré des textes de Thierry Fiorilli qui jalonnent l'exposition.

 

20/11/2013

De Benoît à François au-delà des illusions

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Comment comprendre les pontificats et les personnalités si complexes des deux derniers papes ? Jean-Louis de La Vaissière réajuste nos perceptions dans un livre très complet.

Parler de la foi, de la religion, de l'Église est un exercice hautement périlleux, nous en avions déjà parlé ici, ou ici. Un journaliste, pour y trouver son point d'appui, peut cependant enfiler plusieurs regards. Il y a le regard extérieur, raisonné, le plus objectif possible. C'est le regard du journaliste, ou du moins celui que l'on attend de lui ; le regard qui ouvre des horizons, qui parvient à s'extirper du passionnel pour offrir à qui le suit, rigueur et perspectives. Mais ce regard a ses limites : trop appliqué, il risque de disséquer froidement son sujet, de le neutraliser, de le figer, de le refroidir. Alors il y a un regard plus empathique, plus passionnel, qui essaye d'accompagner l'humain là où il porte ses initiatives, et là où se logent ses motivations. C'est un regard certes moins large que le précédent, qui a ses limites aussi, celles de la subjectivité, mais qui permet de foncer dans le for intérieur d'une parcelle du monde. C'est ce regard qui donne à certains reportages leur humanité, leur vérité et leur beauté.

Pour parler de l'Église, de Benoît XVI et de François, Jean-Louis de La Vaissière, vaticaniste pour l'Agence France-Presse, a pu enfiler les deux. Au fil de plus de 300 pages, le journaliste dresse le portrait de ces derniers papes, et parvient à leur rendre justice en nous offrant de leurs pontificats une perception très précise. Bien sûr les chapitres destinés à Benoît sont plus finis, mais ceux consacrés à François ont l'avantage d'illustrer l'Église en éternel mouvement, aussi imperceptible soit-il. Et puis on y ressent l'enthousiasme, l'espérance et l'audace du pape actuel. Reconnaissons-le d'emblée, ce livre qui se clôture par un long chapitre très personnel sur les défis du catholicisme est pour nous une référence. Bien écrit, il est jalonné de descriptions et d'analyses qui ne caricaturent jamais. Didactique et très précis dans la lecture qu'il fait de ces dernières années, il convient aussi bien au connaisseur qui s'enrichira du regard d'un confrère, qu'au néophyte curieux de découvrir le Vatican et son Église.

De Benoît à François, une révolution tranquille semble avoir été écrit en toute discrétion, avec un style très délicat, pour laisser aux faits la première place. Et pourtant, on ne peut qu'être touché par l'humanité de ces papes, marqué par leurs passions, mais aussi par leurs limites. Le Saint-Siège, quant à lui, y est vu sans concession, mais avec bienveillance.

Qu'on le veuille ou non, l'Église est née d'un coup de foudre qui se renouvèle chaque jour chez les centaines de millions de croyants qui la forment. C'est tout le mystère de cette institution qui n'en est pas une, c'est ce que nous présente Jean-Louis de La Vaissière, et ce fut l'occasion pour nous de rediscuter avec lui, et avec plaisir, de Benoît XVI et de François, à la lumière de leurs pontificats respectifs.

Répondre au problème de perception qui mine le regard que le monde porte sur l'Église, c'est votre constat en tant que journaliste, et ce à quoi vous avez voulu répondre en écrivant ce livre ?

Quand en 2011 je suis arrivé à Rome, j'ai eu cette impression très triste d'une perception négative de l'Église dans les grands médias. Ils soulignaient sans arrêt les scandales de pédophilie, de corruptions... en ne voyant rien d'autre de bon, et en faisant le portrait d'un pape enfermé dans sa tour d'ivoire avec beaucoup de réactionnaires vieux jeu autour de lui. Très vite j'ai entendu ce que disait Benoît XVI, j'ai découvert sa pensée, et j'ai eu envie de lui rendre un peu justice, de redresser la barre en écrivant son portrait. J'aimais la dignité de ce vieil homme que ses proches qualifiaient de doux et humain, mais chez lequel on sentait aussi une souffrance. J'ai voulu donc décrire un drame humain qui se jouait au Vatican avec des affaires comme Vatileaks, lors de laquelle il a été trahi par son majordome, celui qui le servait au quotidien.

Une perception négative de Benoît qui tranche avec celle que l'on a de François.

Dès le premier soir, il y a eu une perception du pape François très positive. C'était à juste titre, mais cela a éveillé en vue de son pontificat des attentes absolument disproportionnées. On a beaucoup dit en Occident qu'il allait révolutionner l'Église, l'adapter à la société, l'accorder aux grandes évolutions en matière de mœurs... Je crois que c'est aussi une illusion.

Comment explique-t-on ce problème de perception entre l'Église et la société, mais aussi au sein même de l'Église ?

Le Vatican a un peu ressemblé ces dernières décennies à une citadelle assiégée, dans la mesure où les scandales s'amplifiant, certains services se sont refermés vis-à-vis des médias. En son sein également, il y a beaucoup de cloisonnements. Lors des scandales qui ont entaché le pontificat de Benoît par exemple, on ne remettait pas en cause le pape lui-même, mais le fait que son entourage filtrait les informations qui pouvaient empêcher cet homme âgé, pourtant très intelligent et lucide, d'avoir une vue d'ensemble et réelle sur certaines réalités. Si on ne voulait pas lui faire voir un aspect des choses, un de ses collaborateurs pouvait très bien se débrouiller pour qu'une information ne lui parvienne pas. Il y avait là un phénomène de cour qui, je pense, existe moins sous François.

Vous dites dans votre livre que la notion de vigueur était au centre de la renonciation. François est ce pape qui a cette vigueur nécessaire pour améliorer certaines choses ?

Les cardinaux l'ont élu pour cette volonté de sortir le Vatican de son isolement, et de retrouver quelqu'un avec un talent pastoral qui manquait peut-être à Benoît XVI. Il a donc été élu sur deux mandats : la mission et la capacité pastorale d'une part, la réforme de l'église d'autre part. Le plus important reste le premier. Pourtant, il y a tout un quiproquo aujourd'hui, certains médias attendent une réforme de la curie fondamentale, avec des changements énormes, comme si les structures étaient le plus important. François, lui, n'arrête pas de dire qu'avant les structures, il y a les gestes qui montrent que l'évangile est quelque chose de concret. Là est son véritable charisme, ne nous trompons pas.

Il nous parle d'un Évangile très concret, et à en croire votre livre c'était déjà la volonté de Benoît XVI.

Oui tout à fait, en parlant par exemple d'un roman policier dans une de ses catéchèses. Dans son livre d'entretien à Peter Seewald, il montre une approche d'un homme qui sait voir les problèmes concrets. En fait, dans le tempérament de Benoît XVI, je vois quelque chose de très frappant : à la fois une audace de pensée qu'il a montrée lorsqu'il était jeune expert au Concile Vatican II, mais également un esprit tellement consciencieux dans son métier de gardien du dogme, et ensuite de pape, qui fait que finalement il a toujours été très prudent. Plusieurs me l'ont confirmé, le pape Benoît était quelqu'un qui n'osait pas ouvrir des boites de pandore. Car dans l'Église, quand on prend une décision, aussi petite soit-elle vue de l'extérieur, l'impact peut être énorme. Et donc en effet, il a été très, et même sans doute trop prudent sur certains points.

Vous dites à ce propos que la tradition compte beaucoup pour lui, mais qu'il lui donne un sens profond et non pas d'immobilisme. Quel est ce sens profond ?

Il veut redonner à tous les symboles liturgiques ou vestimentaires par exemple leur sens qui a été oublié. Il a été très attristé de l'appauvrissement liturgique des messes post-conciliaires, quand elles devenaient des shows à la guitare. Ce sont des choses qu'il ne pouvait pas supporter. C'est un homme qui aime l'Église par-dessus tout, mais qui est pétri des pensées de théologiens qui l'ont précédé des siècles durant, qui est habité de toutes les traditions des grands ordres monastiques, qui connait les sommes écrites par les docteurs de l'Église... Pour un homme contemporain, cela peut paraitre un peu pesant, mais Benoît XVI sait que rien n'est anodin dans l'Église, même le plus petit changement. L'esprit Ratzinger, c'est d'abord un grand respect de la tradition. Quand il parlait du Concile, il se prononçait pour un renouveau dans l'esprit de la tradition, c'était un grand défenseur de l'herméneutique du renouveau dans la continuité.

Un grand savant, empli de connaissance qui invitait pourtant les croyants au silence, à faire le vide en eux.

Oui, il invitait toujours à l'humilité pour garder le Christ au centre de tout. Pour cela aussi les deux papes sont très proches : ils critiquent tous les deux l'autoréférencialité, la mondanité, une église efficace qui aurait perdu toute intériorité.

Si l'on revient à la personnalité du pape François, que doit-on prendre en compte quand on analyse son pontificat ?

D'abord qu'il est jésuite. Il a un esprit systématique, organisé, presque militaire avec une grande rigueur de vie. Les jésuites se distinguent aussi pour leur amour des périphéries, des lieux éloignés de l'Église. Ensuite qu'il est Latino-américain. Il aime rencontrer les gens, même au sein du Vatican il témoigne de son enthousiasme et de cette chaleur de la rencontre. Et puis en même temps, c'est un Argentin qui a des racines européennes et qui connait bien les références italiennes.

C'est un pape aussi très spontané, qui ne semble pas avoir peur de se tromper.

Uscire en italien, sortir de soi, est un terme qui revient tout le temps. Il l'a répété, il préfère une Église audacieuse et accidentée qu'une Église malade. Il n'a pas peur de dire non plus qu'il est imparfait, pécheur et ça, c'est extraordinaire pour l'Église, c'est libératoire. Il ne dit pas que c'est bien d'être pécheur, qu'il faut se complaire dans notre imperfection, mais il nous pousse à faire de notre mieux malgré nos péchés. On avait parfois l'impression qu'au Vatican on se considérait comme pur face à l'imperfection du monde, François renverse cette perception.

Qu'est-ce qui vous fascine et vous impressionne dans l'Église au point d'en avoir écrit un livre ?

C'est la radicalité du message évangélique que portent les papes qui m'impressionne, comme quand François embrasse des handicapés avec tendresse, qu'il prend le temps d'écrire à des gens dans des situations de détresse... C'est extrêmement beau. C'est cette proximité du Christ qui me touche, et cette capacité du message évangélique à s'adresser à chacun quel que soit sa culture.

Bosco d'Otreppe à Rome

Jean-Louis de La Vaissière, De Benoît à François une révolution tranquille, Le Passeur, 2013.