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19/03/2013

Cardinal Danneels: "Ce Pape ne fera pas l'acteur !"

La-cardinal-Danneels-.jpgDepuis son élection, le pape François ne cesse de surprendre au Vatican. Son discours simple, libre, humble, spontané, teinté d'humour, tout autant que les gestes inédits qu'il pose, étonnent un grand nombre d'observateurs. Sans revenir, faute de connaissance, sur son passé argentin, le cardinal Danneels nous a accordé un entretien exclusif pour parler de cette personnalité qui se dessine aux yeux de l'Église. Le voici en intégralité:

Au moment d'élire le cardinal Bergoglio, vous attendiez-vous à un début de pontificat aussi surprenant ?

Je le connaissais un petit peu tout de même. J'ai appris à le connaitre lors du dernier conclave au cour duquel il s'était déjà affirmé comme un sérieux candidat dont on parlait beaucoup. Je lui ai parlé l'une ou l'autre fois, mais pas énormément. Je savais que c'était un homme d'une grande humilité, très simple. Cette année, son nom a émergé au fil des scrutins, et on le voyait donc venir. Cela reste un homme d'une grande simplicité et qui n'attache aucune importance à sa propre personne, à son prestige, à ce que les gens vont penser ou les médias écrire. Il n’avait aucune ambition, il est donc resté lui-même.

Les gestes qu'il pose ne sont donc pas du show.

Non, vous pouvez être sûr que ce n'est pas quelqu'un qui joue au simple, il ne joue pas du tout, il en est incapable, ce n'est pas un acteur. Vous le voyez, devant la foule ces gestes sont encore très simples et il semble encore un peu gêné. En comparaison avec Jean-Paul II qui avait le sens d'animer une foule, ici il n'a aucune intention de faire l'acteur.

Et en même temps, devant des milliers de personnes place Saint-Pierre le jour de son apparition il a pu imposer un silence impressionnant.

C'est parce qu'il est lui-même, et qu'il n'a pas une voix très forte. Il ne cherche pas des effets, et c'est justement par l'absence de cette recherche qu'il fait impression. Il ne prend aucune pose normale pour un Pape. Pour faire l'homélie, par exemple, il est resté debout alors qu'il est d'usage que le Pape la fasse assis. Il l'a fait comme un simple curé de paroisse. Pendant l'obédience des cardinaux qui passent les uns après les autres pour montrer au Pape leur obéissance, on avait mis un siège, il est resté en bas de l'autel debout. Quand on le regarde parler avec ses gestes si simples on se dit tout de suite : « il en est convaincu, cela vient de son coeur, il ne joue pas ». Ce qu'il dit colle à sa peau. C'est son grand atout d'être lui-même, de ne pas jouer un rôle. Son homélie de ce dimanche et son angélus furent très simples, il n'y avait pas beaucoup de théologie là-dedans. Il est tout proche du peuple, il se montre père et bon pasteur. J'espère qu'il pourra tenir comme ça parce que cela ne m'étonnerait pas qu'on le pousse un peu dans un autre rôle, et qu'on lui demande de jouer au Pape.

Qui pourrait le pousser à jouer un autre rôle, et quel rôle ?

Vous savez, il entre dans une institution dans laquelle même inconsciemment certains pourraient le pousser à jouer au Pape, à prendre une posture, une manière de parler qui ne serait pas la sienne. Or, le Pape c'est lui, ce n'est pas lui qui devient Pape.

Vous-même et l'ensemble des cardinaux, avant le conclave, on vous sentait très sérieux, un peu anxieux même. On vous sent aujourd'hui libérés d'un poids.

Oui il y a une libération. On est stressé, avant un conclave vous savez. Le choix que nous devons faire est très important. C'est un choix capital, et cette grande responsabilité pèse sur nos épaules.

Plus ancien des cardinaux prêtres, vous étiez sur la loggia de la basilique très proche du Pape le soir de son élection. Qu'avez-vous ressenti ?

C'est un cadeau du ciel d'avoir pu me retrouver là. Devant une telle foule, on sent quelque chose d'unique. Je n'avais jamais vu une foule comme ça. Cela m'a fort marqué.

Comment expliquez-vous une telle fascination pour l'élection d'un Pape ?

C'est inexplicable. La foi n'augmente pas, mais les gens restent fascinés par quelque chose de spirituel qui leur est inconnu, et qui est unique au monde. Les gens, même s'ils ne croient pas sont curieux, ressentent presque nécessairement qu'« ici il se passe quelque chose d'important ». On ne sait pas quoi, mais on le sent. C'est le charme de Jésus: même quand on ne croit pas, on dit « Jésus c'est tout de même Jésus ». Je ne peux pas expliquer cela, mais je constate.

Beaucoup ont été troublés par la renonciation de Benoit XVI. Celle-ci, couplée avec les gestes inédits de simplicité et de proximité que pose François, donne-t-elle une nouvelle vision de ce qu'est la papauté ?

Ils ne donnent pas une nouvelle image, mais Benoit XVI nous a rappelé que la papauté ne colle pas à la personne; c'est un ministère que l'on prend sur les épaules. Le Pape n'est ni un surhomme ni une figure héroïque. C'est un homme normal qui porte sur ses épaules une vocation surhumaine.

La renonciation, c'est l'avenir ?

Je ne pense pas que tous les papes doivent le faire, car il faut des raisons très sérieuses. Mais les hommes vivant de plus en plus longtemps, ce n'est pas exclu que cela se reproduise. Benoit XVI a posé un geste moralement très louable, car il savait qu'il ne pouvait plus faire avancer l'Église. Pour autant, j'ai été surpris, je ne m'y attendais pas.

Entre Jean-Paul II et Benoit XVI, les choix contradictoires face à la fatigue ont troublé de nombreux catholiques.

Ce sont deux choix possibles et acceptables. Jean-Paul II montrait qu'il était un homme comme tous les autres qui portait sa souffrance pour l'Église. C'est un motif très valable. Mais un autre motif qui est tout autant valable est de dire « je vais nuire à l'Église si je continue d'être Pape, car je ne suis plus capable de le faire ». Ils illustrent à chaque fois deux choses différentes. La valeur de la souffrance et l'humilité de quelqu'un qui dit « Seigneur je n'en peux plus ».

Revenons à François et à son souci pour les plus démunis. La pauvreté est un problème structurel, or l'Église ne veut pas faire de politique. Qu'est-ce que les plus démunis peuvent-ils alors attendre concrètement du Pape François ?

L'amour des pauvres, les Européens le connaissaient avec leur tête, maintenant il faut qu'ils le sentent avec leur cœur. Les pauvres sont partie intégrante et privilégiée de l'Église. Il faut arrêter que cela ne soit qu'une conviction théorique. Personnellement nous devons aussi devenir plus pauvres et plus sobres dans nos pays riches. Que les pauvres ne quittent jamais notre tête et nos cœurs, qu'ils restent sans cesse plus présents devant nos yeux. Nous oublions trop facilement ce qu’est la pauvreté en vivant dans une Europe riche. Ce Pape qui vient des pauvres nous obligera à porter un regard neuf et plus attentif sur la pauvreté.

Que sera François et que n'a pas été Benoit XVI ? Un Pape qui s'adresse au monde alors que Benoit XVI s'adressait d'abord aux catholiques ? C'est ce que certains pronostiquent.

Oui un peu. Mais n'oublions pas le cadeau énorme que nous a apporté Benoit : ses écrits. Ici ce ne sont pas ses écrits qui vont faire le pontificat de François, mais sa personne en tant que telle. Dieu donne toujours le Pape qu'il faut au moment adéquat.

Comment cependant envisager les choix si différents qu'ils prennent à l'entame de leur pontificat ? Peut-on les opposer ?

Non, ce serait enfantin. Benoit XVI était Benoit XVI, François est François. Nous devons les laisser être eux-mêmes.

Pour revenir à notre Église belge qui chemine dans une société sécularisée, comment envisagez-vous concrètement sa place, comment peut-elle devenir « sel de la terre » pour reprendre une parole de l'Évangile ?

Par l'authenticité dans l'imitation du Christ. Si nous étions plus conformes à ce que le Christ de l'Évangile était, on s'imposerait automatiquement à la société. Mais c'est parce que nous ne donnons pas l'image du Christ de façon suffisamment claire que, quand la société nous regarde, elle pense à autre chose : à une institution, à du pouvoir à la richesse... Il est essentiel que nous entamions une conversion intérieure pour devenir plus semblables au Christ. Le monde nous regardera alors différemment. Regardez le Pape, quand on l'observe on ne pense pas à l'empereur romain, mais à la petitesse du Christ et à la pauvreté de Saint François d'Assise.

Ce dimanche matin, à la suite de l'Évangile, le Pape a insisté sur le pardon et la miséricorde. Reconnaissez-vous que, pour beaucoup, l'Église reste considérée comme une institution qui a oublié la miséricorde pour le jugement ?

Oui, il y a trop d'orgueil dans notre église et trop peu de simplicité et d'humilité. Elle est perçue comme une institution qui juge. Elle devrait être une institution qui montre l'amour et la miséricorde, tout en stigmatisant le mal et les péchés. Car attention, il ne faut pas dire il n'y a pas de mal, car s'il n'y a pas de péché il n'y a plus de miséricorde non plus.

Pour autant, l'Église a-t-elle encore les moyens de dialoguer avec ses contemporains, entendre leurs doutes, leurs questions, les réalités qu'ils vivent ?

L'ouverture au monde et à la culture est nécessaire. Mais il faut faire œuvre de discernement. Tout n'est pas bon dans le monde ou la culture. Que peut-on retenir du monde, et que peut-on ne pas y retenir ? N'oublions pas que l'Église n'est pas du monde, mais dans le monde. Il y aura toujours des choses que nous devrons refuser. Annonçons donc clairement la foi en sachant que c'est le ton qui fait la chanson. Il y a la vérité et la façon de la dire, et on a trop souvent raté cet objectif. Il nous faut dire les choses non pas comme un juge, mais avec plus d'humilité et de compassion pour le monde et l'humanité.

Évangéliser par la présence c'est le nouvel objectif de l'Église ?

Oui, plus par la présence que par la langue.

 

Bosco d'Otreppe

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